¤ Les chats beurrés ont des érections paradoxales

La pluie qui tombe me berce, m’apaise. Le rythme du clapotis sur les tuiles déglinguées de la toiture sans âge, l’écoulement des rivières fines et rapides ; elles se forment, éphémères, courent le long des rues et de leurs caniveaux, lavent les cadavres moites de pigeons intoxiqués et de clodos cyrrhosés. Elles portent aussi les relents & les miasmes des corps pourrissants sur les gibets de MontFaucon, dans les quartiers Est de Nashville. La pluie qui tombe me berce, m’apaise ; je zieute la tocante, constate que j’ai loupé un entretien d’embauche. Murphy devait me réveiller, sachant que la tocante décarre sec dès qu’il s’agit de respecter un horaire quelconque. Je sors du pajot et me rends dans la cuisine de mon petit appartement, situé au bout de l’impasse des Sans-Un, dans la Vieille Ville. Je le partage avec un pote – Murphy – depuis six mois environ. J’ai connu Murphy à l’époque du lycée. En c’temps-là, c’était l’un des plus grands enfoirés que j’avais jamais connu, et pourtant, en comparaison avec mon paternel, y’avait déjà du haut niveau, mais Murphy…Murphy était un grand as de la fils-de-puterie : un jour, il est arrivé au bahut au volant d’une guimbarde flambant neuve. Murphy étant le genre de cave à toujours être fauché, on s’est dit qu’il avait du la piquer quelque part ; en fait, il avait emmené sa petite amie de l’époque au-delà des frontières de l’Ouest et l’avait échangée contre la bagnole. Un véritable enfoiré que je n’ai plus vu pendant quelques années, avant de me mettre en recherche d’un appartement. Il n’est pas évident de se loger dans les grandes villes du pays, alors il arrive assez souvent que soit organisé des grandes loteries par les proprio’ salops. J’ai tenté ma chance et m’suis retrouvé à louer une piaule avec Murphy. Par hasard. Sur le coup, j’étais pas super jouasse, mais Murphy a changé depuis le lycée. Il est aujourd’hui pédé comme les anges, connaît la musique comme personne et ne rentre plus dans aucune combine. Il n’y a qu’une seule chambre dans l’appartement ; Murphy a dit que je pouvais l’avoir, que le canap’ lui convenait très bien. Le matin, il se lève souvent avant moi. Il prépare le café, parfois carrément le p’tit déj’, si on n’a pas trop picolé la veille. Ce matin, il est à peine treize heures et le café n’est pas prêt alors je filoche droit sur le frigo, en tire une bière – Bloody Ale-, zieute le canap’, constate l’absence de Murphy, sirote la mousse sans trop m’biler pour ses miches ; il est sans doute chez son mec – Aloysius – à décuver/planer peinard, un joli minois à la menteuse agile entre les cuisses, s’agitant sur sa queue dure-dure, lui faisant don d’un orgasme post-marav’. Je ne voulais pas sortir hier soir, à cause de l’entretien raté de ce matin. Murphy avait promis qu’il gafferait le réveil et puis, un peu saoul, il a voulu partir faire le tour des clubs de la Vieille Ville, p’tet même monter jusqu’à la Décharge. J’lui ai dit que j’en avais aucune envie ;

« J’en ai aucune envie, Murphy. J’dois m’tirer du pajot avant huit heures. »

« T’bile pas pour ça, le réveil est réglé comme un coucou ! »

« Il est salement dézingué ton coucou, tu l’sais foutrement bien. »

« Allez, viens ! »

« Laisse tomber. »

« Bon, comme tu veux. »

Là-d’ssus, il est parti – l’air vexé- en disant qu’il irait chercher Aloysius et qu’on s’amuserait aussi bien sans moi ; j’espère sincèrement que ça été le cas et que tout baigne pour eux. J’allume un petit poste radio, sur le comptoir séparant le salon/chambre de Murphy de la cuisine, tombe sur Cowboy Bebop, l’émission de musique, déjantée, de DJ Spike. Il joue du jazz, p’tet bien du Miles Davis mais j’y mettrais pas mes couilles en kebab ; c’est plutôt Murphy le spécialiste en jazz, ce cave a une oreille dingue. Je retourne au frigo, y prend une nouvelle boite de bière ainsi que du lard et des œufs. Pendant que le p’tit déj’ ragoûte, le bigot sonne, j’parie que c’est Murphy ;

« Ed ? Edward ? ‘faut que tu m’sauves la mise, ma gueule ! »

Bingo.

« Mec, fais pas l’enfoiré, j’suis en cabane au MontFaucon ! »

« Quoi ? Putain, Murphy, qu’est-ce que t’as encore foutu ?! »

« Ecoute, c’est pas ma faute, y’a eu comme un quiproquo, ou un truc du genre. »

« Merde, Murphy … »

« Arrête de flipper, écoute moi : cette nuit, en rentrant de boite, j’avais un peu picolé, bon & ok, j’ai p’tet aussi bouffer un demi carton d’acide, un trucz léger, je l’ai à peine senti & »

« Murphy… »

« Bon, ok ; d’acc-d’acc, donc, je sortais de boite de nuit, pas vraiment une boite de nuit en fait, tu vois l’Axis ? Eh ben, exactement là : l’Axis & donc je sortais de là et j’me suis tapé avec une vieille salope ; t’aurais vu l’machin, un trucz tout rabougri, avec un dentier branlant à moitié plein de chicots cradingues et pas droits ! Quand elle m’a vu de ses glozzes gris, plissés comme un cul de chameau, elle m’a foncé dessus et m’a cogné direct dans les burnes avec sa guibole en bois – dans les burnes, Ed – et puis elle m’a pété le nose avec son sac à main ; elle planquait une brique dans la doublure. J’me suis retrouvé sur l’bitume à cracher des glaviots de sang, et la vieille salope hurlait que j’lui avais volé les meilleures années d’sa vie ; j’crois qu’elle m’a pris pour son mari/fils/père, ou j’sais pas trop, ‘fin bref, on s’en branle. Donc la vieille salope me cogne et j’encaisse & j’encaisse, elle s’essouffle à force de me taper dessus et de gueuler à s’en faire sauter les poumons en même temps ; ‘pis bon, elle est vieille, alors elle tombe vite en rade d’endurance et j’en profite pour m’relever sur mes guitares et lui balancer un uppercut en plein claquoir ! Elle est morte, la pute. Tu peux venir me chercher ? J’crois bien qu’ils veulent me pendre. »

« Putain, tu déconnes ?! »

« Nan, j’te jure, j’peux voir le bourreau libérer une potence de son actuel résident très décédé & à moitié moisi. »

Je me laisse tomber sur le canap’/pajot de Murphy, avale la bière ; à la radio, Davis ( ?) souffle comme un dingue dans sa trompette. Un paquet de clopes – Blues Veins– traine sur la table basse. J’en pique un, allume, exhale ;

« Ed ? Ed, t’es toujours là ? T’écoutes du jazz ? C’est Salt Peanuts, nan ? Depuis quand t’aimes Miles Davis, toi ? »

De quoi ? Dans le poste, DJ Spike reprend l’antenne ;

« Yeah ! C’était Salt Peanuts, par Miles Davis & John Coltrane ! On continue à planer les Cowboy ; ça fait jamais que sept heures et trente-sept minutes ! Et ça enquille avec les Seatbelts et le morceau Bad Dog, No Biscuit ! »

« Ed ? Edward ? Dis, tu viens me chercher ? Avec ton aide, j’pourrais bien m’évader, sinon j’vais finir par danser la guinguette au bout d’une corde. »

« Mais si je viens, et qu’on s’fait prendre par la Horde Sauvage, j’danserais avec toi. »

Un silence s’installe sur la ligne. Dans la cuisine, j’entends la bouffe cramer ;

« Ouais, p’tet bien…Mais t’bile pas pour ça, mon pote, si on la joue correct’, y’a pas d’raison que ça foire. Tu radines ? »

« Et Aloysius ? »

« Aucune idée, je l’ai perdu à l’Axis. Alors, tu radines ? »

« Ca s’pourrait quand même que ça foire et qu’on cane violemment dans l’opération. »

« Ouais, Ed, ça s’pourrait bien. Et ça s’pourrait tout autant que ça merdz pas, que tout baigne tranquille, et qu’on rentre ensemble chez nous. Et ce soir, on pourrait s’offrir une bouteille de bourbon et un peu d’herbe. On s’écouterait l’émission de DJ Spike et ensuite on irait faire la tournée des bars ; on pourrait te trouver une jolie pépée, kess’t’en dis ? »

J’en dis que dalle, laisse tomber mon clope dans la boite de bière & entre les rares meubles de l’appartement, mon greffier castré ondule comme un fauve des anciennes savanes ; il miaule, ronronne, renifle – farfouille les coins comme à la recherche de ses couilles sacrifiées.

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¤ Les Dauphins ne parlent que de Maquereaux

J’me gèle les miches, putain. L’habitacle de ma vieille berline grise abrite une mini-tempête de neige, le vent et la flotte solide s’engouffrant par les trous de rouille qui parsèment la carlingue. Je veux fumer un clope, mes pognes tremblent tant qu’il me faut deux dizaines de secondes pour gratter l’allumette ; la fumée bleutée/goudronnée envahit l’espace, se joint au froid, aux particules en suspension. Je zieute à travers les vitreuses embuées la rue des Trente Sodomites à la recherche d’une distraction quelconque. Que dalle en face, la rue meurt ; déjà éteinte – pas mieux derrière. Sur ma droite y’a une baraque en planches de bois cyan : j’ai pleine vue sur un salon étroit et sur le couple qui y baise. La gonzesse – le cuir tanné par cinquante piges d’errance- a l’air de s’emmerder sec, ses petits seins informes sont écrasés contre la table basse, la graisse de ses hanches gigotent autour de son ventre tandis que son cave – pif rouge, pommettes veinées, gueule grise- la laboure en levrette, les sourcils froncés, la mâchoire serrée, l’intégralité de sa musculature contractée comme s’il se payait une chiasse carabinée post-cuite à la vinasse ; il va-et-viente comme un lapin et puis finit par gicler. La gonzesse se relève, allume un clope, semble jouasse que ça soit enfin fini. Elle s’essuie l’entrecuisse avec une couverture et la jette à la gueule moustachue du type, déjà écroulé sur le canapé/à moitié endormi. Il se redresse aussitôt, – furax- et gifle la nana si fort qu’elle en tombe sur son gros cul. Il retire sa ceinture et la cogne trois ou quatre fois, récupère le mégot sur le tapis avant de filer vers la cuisine. La vieille reste au sol ; elle pleure. Personne n’entend. Personne n’écoute – moi non plus.

J’allume la radio, la speakerine me semble saoule quand elle termine la météo et enquille sur la rubrique des Clochards Ecrasés ;

« Gastronomie : La couille d’Adolf Hitler a été retrouvée et cuisinée en Risotto. Le plat, unique au monde, sera mis aux enchères à New-York. L’argent ainsi gagné sera versé à la Société Protectrice des Plus Fortunés.

Zoologie : Une étude récente menée par des scientifiques du Vieux Continent révèle que les dauphins ne parlent que de maquereaux. »

Je change de station et trouve bientôt mon émission favorite, celle de DJ Spike, un animateur sacrément allumé. Son émission s’appelle Cowboy Bebop ; il y joue principalement du Jazz, parfois du Blues et du Rythm’n’Blues, et selon l’heure ou sa défonce, DJ Spike peut aussi balancer des trucs plus psychés ou même électro – il ratisse plutôt large. Il anime pendant des heures et des jours, parfois sans interruption, et émet dans toutes les Terres Libres. Il paraît qu’on peut capter son émission en Union Républicaine du Nord, sur une fréquence pirate pas évidente à trouver. C’est un gosse de Chicago qui m’a raconté ça un soir, dans un rade des environs ;

« Salut les Cowboys, c’est DJ Spike qui vous parle. Vous êtes avec moi pour les neuf prochaines heures, et p’tet plus ! Et on s’lance dans la course avec une session HardBop, ma gueule ! Wayne Shorter et son Black Diamond. »

Avant que la musique ne commence, on peut entendre DJ Spike renifler bruyamment ;

« Ah ! Sainte Suceuse & Sacrée Chierie c’est du tout bon ça ! Rien d’tel qu’une trace de Stardust et un acide léger pour planer et baiser et devenir dingue ! See ya, Space Cowboys ! »

Ce type est cinglé. J’allume un clope – Blue Veins– profite du saxo’ HardBop de Shorter, hééé ! Bons Dieux, Paula ! Qu’est-ce que tu fous ? J’en ai ma claque de poireauter en face de la clinique de Désintox’ pour Nourrissons Camés, dans les quartiers de la Vieille Ville. Paula y turbine depuis trois ans ; elle est croque-mort. C’est pas forcément le job le plus bandant et j’crois bien que Paula est dingue de faire un truc pareil, mais ça paye bien, et moi j’suis un écrivain, alors je peux pas bosser – je suis trop sensible- ‘faut bien que l’un de nous s’y colle. A la radio, on nous parle de la couille d’Hitler que quelques richards vont s’payer à renfort de millions quand dans le monde réel, un bébé accro au crack ou à l’héro nait toute les dix-neuf minutes. La plupart des moufflets cane assez vite. Et comme Paula est rémunérée au cadavre, et comme l’hiver est salop avec les faibles – quand viennent les Saturnales, elle ramasse pas mal de blé alors on s’paye des bouffes et des cuites fameuses, presqu’indécente. L’an dernier, Paula a tellement palpé qu’on a taillé la route pour New York, et on est allé dans un de ces restaus très classes de Manhattan. On s’est offert des tripes de panda sautées au placenta humain, des cuisseaux rôtis de nourrissons clonés, des scrotums de dauphins farcis au maquereau génétiquement dé-modifié – pour retrouver le goût authentique, qu’ils disent dans la pub- de l’éléphanteau bouilli dans une sauce aux amphét’ et asperges ; le tout arrosé des plus fameux picrates et de quelques verres de bourbon-cyprine – à peine 13 ans d’âge. Après s’être gavé comme des oies, on est allé assister à un jeu télévisé dans lequel deux blondes canons se battent en bikini au creux d’une gargantuesque bassine de merde de porcs syphilitiques dans le but de gagner quelques talbins et j’sais plus quoi d’autre. J’aimerais bien qu’on s’refasse ça cette année.

J’ai encore le temps de fumer deux cigarettes, DJ Spike enquille sur Charles Mingus et Paula radine enfin. En courant. Elle tient un truc dans ses bras, je distingue que dalle à travers la neige. A mesure qu’elle s’approche, je commence à voir une seconde silhouette, lancée à sa poursuite. Paula s’engouffre dans la bagnole, gueule de démarrer ;

« Démarre ! »

« Kess’tu fous ? C’est quoi c’machin ? »

« Démarre, j’te dis ! »

Le machin en question se met à brailler. Paula défait le linge et découvre un bébé : un machin minuscule, aux lèvres bleues, à la peau presque transparente et plus fripée que la vieille que j’ai vu se faire tringler en introduction à cette histoire déjà dingue ;

« On peut encore la sauver, Boris, mais ‘faut qu’on la prenne avec nous. Si on la laisse à sa génitrice, elle va continuer à la camer pour pas qu’elle braille alors démarre cette putain de bagnole ! »

Je démarre la putain de bagnole, on part dans un crissement de pneus et un dérapage mal contrôlé sur le macadam glacé, – je manque de partir en tête-à-queue mais arrive à rétablir un semblant d’équilibre. Dans l’rétro, j’aperçois une nana, le dos voûtée, le visage cachée sous son immense crinière en pétard, elle voit son enfant s’enfuir ;

« Hé ! Merde ! Paula, c’est quoi ces conneries, putain ? T’as volé un gamin !? »

« Je l’ai pas volé, je lui ai sauvé la vie. Et c’est une fille. Et je devais la sauver, sa mère est une camée endurcie. Ca fait six mois qu’elle est là – depuis l’accouchement- soit disant pour se désintoxiquer, elle et son bébé. Sauf que cette connasse a trouvé moyen de mettre la pogne sur une clé des réserves et s’payait des orgies de morphine. Pour pas que son bébé lui casse son trip, elle lui en injectait de p’tites doses. »

« Tu as volé une gamine ? »

« Ah ! Boris ! Ta gueule, merde, tu m’écoutes au moins ?! La nuit de l’accouchement, on a retrouvé sa tarée de mère s’faire un shoot d’héro dans sa salle de bain. Elle a dit qu’elle avait flipé en perdant les eaux, qu’elle avait b’soin d’un truc pour se relaxer avant d’radiner ses miches de toxico’ à l’hosto ! »

« T’as volé une gamine… »

« Changes de disque, putain ! Ca risque rien, personne n’écoutera une junky clamant que le croque-mort a volé son bébé. Crois-moi, les gens penseront qu’elle l’aura bouffé ou refourgué contre une dose. »

« Merde, comment on va pouvoir supporter un bébé si t’as plus de boulot ? »

« On s’en fout, putain, t’auras qu’à t’bouger le cul pour changer. »

« Tu sais bien que j’peux pas. »

« Et pourquoi pas ? »

« J’suis un écrivain. »

« Ouais, sauf que c’que t’écris, c’est d’la merde. »

Je réponds plus rien. Je me concentre sur la route et à la radio DJ Spike s’excite et tape des mains et des pieds et hurle comme un malade ;

« Allez ! Allez ! Allez, ouais, les Cowboy ! Ca c’est du tout bon-tout bon, tu sens le It arriver ?! Non ? Alors, dégage de là, change de station, si t’es pas un cowboy, un vrai, de l’espace, alors dégage de là, va crever sur le trottoir d’en face ! Ha ! Ha ! See ya, Space Cowboy »

Il continue comme ça toute la route, à travers la Vieille Ville et jusqu’à la Décharge.

Je tourne à gauche dans l’impasse des Chérubins Incestueux et gare la guimbarde devant le portillon blanc cassé/effrité de notre petite baraque en bois rose – Paula l’a peinte ainsi l’été dernier ; à gerber. La nuit tombe sur Nashville et le mercure dans son thermomètre se viande la gueule dans le négatif. Paula me dit de faire chauffer du lait dans une casserole, j’en profite pour sortir une poêle et y balancer un gros morceau de lard et trois œufs sur le plat. La gamine recommence à chialer, prise de convulsion, elle suffoque presque ; Paula la rassure, l’embrasse, l’apaise. Elle me paraît soudain rayonner dans cette petite cuisine grise, comme si une aura maternelle était venue l’envelopper – j’me demande s’il existe la même chose version paternelle. Pour couvrir un peu les pleurs et en attendant que la tambouille soit prête, je me dirige vers le salon et joue un disque de John Coltrane – Blue Train. Va savoir pourquoi, ça calme la gamine aussitôt ; ses petites lèvres bleues se referment et elle semble maintenant somnoler. Je verse le lait tiède dans une tasse, Paula essaye de la faire boire, par toute petite goutte mais la gamine refuse le lait, recommence à brailler. Paula repose la tasse, la gamine la met en veilleuse, comme si elle voulait juste écouter la musique. Amusant. N’empêche que c’est putain d’impressionnant de voir une gosse de six mois souffrir des symptômes de manque. J’ouvre le frigo et en sort deux boites de bière – Bloody Ale. Je siffle la mienne, Paula ne touche pas à la seconde alors je l’ouvre et la sirote ;

« Et comment on va la sevrer ? »

« Il lui un prénom, il lui faut de l’aide, de l’amour, beaucoup de calme. Et un peu de méthadone ; je connais un type qui en vend. »

« Tu connais un type qui vend de la méthadone ? »

Paula berce l’enfant, l’aime déjà comme si c’était le sien et me réponds d’une voix douce ;

« Ta gueule, Boris. »

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¤ Les Aiguilles de la Tocante indiquaient 13h13

A Side

Je descends la rue des Singes Dysentériques jusqu’à son croisement avec la 7e Avenue, dans les quartiers sud – la Banquise- et entre au Terraplane Records, l’unique et meilleur bouclard à skeud de Nashville. Quatre rangées d’une dizaine de bacs courent à travers la grande pièce éclairée au néon blafard, des caisses pleines de vinyles sont empilés les unes sur les autres, encerclant la pièce de leurs pépites musicales/variées. Les murs sont couverts d’affiches de concerts, de photos en noir et blanc d’artistes et les enceintes enfoncées dans le plafonnier crache un disque de Art Blakey & The Jazz Messangers – Moanin’. Derrière le comptoir, Ernie Tubb, – proprio des lieux en âge d’être déjà mort- écluse une boite de bière Bloody Ale tout en étiquetant une pile de vinyles. Près du tourne-disque et de l’autre côté du comptoir, je reconnais Liza – amie d’enfance- ainsi que deux types aux cheveux longs, jeans crades et vestes en cuir usé ; ils s’engueulent quant à la musique. Au-dessus d’eux, accroché à un mur décrépit tout en fissure, les aiguilles de la tocante indiquent 13h13 ;

« Putain, Jack ! Tu fais chier avec ton jazz, vire moi cette daube, ça va m’foutre dans un coma profond, merde, tu sais que j’peux pas blairer ces machins-là ! »

Le dit-Jack hausse les épaules, allume un clope ;

« Ah ! Tu m’emmerdes, joue c’que tu veux. De toute façon, Elliott va pas tarder à radiner à la case ; je m’rentre. Salut Ernie, je repasserai plus tard. »

Le dit-Charly a en pogne un disque du Brian Jonestown Massacre qu’il s’empresse de jouer ; j’en ignore le titre.

« Pas de problème, Jack. Je serai surement dans la caravane. »

« Yep. »

Jack et Charly sont des habitués du Terraplane Records. Je ne connaissais pas leurs blases mais je les ai vu plusieurs fois ici ; ils font partie d’une bande de caves plus tarés les uns que les autres qu’Ernie accueille régulièrement et depuis qu’ils sont gosses. Mike – mon colocataire- m’a dit qu’ils allaient s’planquer dans une caravane sans roues, derrière la boutique, pour y écouter des disques en buvant de la bière et en fumant des joints pendant des heures, parfois des jours. Mike s’est retrouvé invité à une de ces soirées-caravane par une gonzesse dont il est raide amoureux – Liza ci-présente- mais il n’est pas resté longtemps. Mike dit qu’ils sont dingues, une foutue bande d’allumés. Tout comme Liza, d’ailleurs : joli brin de fille, sacrée cinglée/dantesque pétasse, elle fait mine de pas biter que Mike en pince pour elle depuis qu’on a dix piges et se sert de lui pour s’faire payer des cuites et des culottes. Mike n’a jamais bossé de sa vie, c’est à moi – entre autres- qu’il tape le fric. Ernie lève ses glozzes bleu délavés d’ex-junky de sa pile de disques, me regarde par-dessus ses lunettes à fine monture ;

« Ah ! Tu tombes bien, toi. Jack et Charly, qu’tu vois là, viennent justement de rapporter le disque que tu voulais, même que ça a pas été d’la tarte de mettre la main d’ssus. Pas vrai, Charly ? »

« Merde, tu l’as dit, j’ai bien cru qu’on allait y crever d’froid dans ce bled à la con. Bon, j’me tire aussi ; Liza et moi, on a des trucs à faire. »

Liza lui emboite le pas, m’adresse un p’tit signe de sa main aux ongles bleu électrique ;

« Dis à Mike que je passerai le voir tout à l’heure. »

Je veux lui dire d’aller s’faire foutre ;

« D’acc, j’lui dirai. »

Tout le monde est parti et Ernie m’explique que Jack et Charly ont taillés la route jusqu’à la région des Grands Lacs Gelés, tout au nord du pays, pour récupérer mon disque ;

« Ils ont fait toute cette route rien que pour toi, p’tit gars. »

« C’est pas pour moi. C’est pour mon coloc’. »

« Ah…Bon, merde, ça change pas grand chose. »

Il farfouille sous le comptoir et en sort Midtown Blues de Lee Morgan. Je tire de ma poche une grosse liasse de talbins, – des économies de plusieurs semaines passées à picoler du picrate en carton et à fumer des bouts de mégot- la tends à Ernie qui la compte en intégral et me déclare qu’il y a pile le compte ;

« Bah, on dirait bien qu’il y a pile le compte, p’tit gars. »

Il empoche la liasse, s’allume un nouveau clope – Blue Veins– s’appuie sur ses deux coudes, me souffle sa fumée à la gueule et attend de voir si j’aurais pas quelque chose à redire ; l’enfoiré m’fait raquer trois fois trop cher mais je dis rien. C’est devenu compliqué de trouver de la musique de nos jours, Ernie est probablement le dernier type à encore vendre du jazz, du blues, du rock et du punk dans tous les Etats-Désunis. Il farfouille à nouveau par-dessous le comptoir, y aligne deux verres par-dessus et une bouteille de bourbon – Monkey Brain– ;

« Qu’est-ce que t’en dis, p’tit gars ? Tu restes un peu picoler avec moi et on profite de ce bel album ensemble ? »

Fieffé connard. Je veux lui dire d’aller se faire enfiler par un coyote sidaïque mais j’ose pas ;

« Merci Ernie, peut-être une prochaine fois, là, ‘faut que je rentre chez moi. »

« Hé ! Une gonzesse ? »

« Non. Mon coloc’. »

Là-dessus, je tourne les talons avec mon disque sous le bras, sors du magasin et remonte la rue des Singes Dysentériques en sens inverse. Un vent frais d’hiver malvenu me fracasse la tronche à coups de bourrasques humides et dans une petite ruelle sur ma gauche, un clodo paye une turlute à son pote de misère pendant que leurs clébards se paluchent en les reluquant. Plus loin, des types se réfugient dans des sous-sols et s’endorment en relisant Dostoïevski.

B Side

Après environ treize minutes passées à crapahuter sur la Banquise, je prends la rue du Troglodyte Cocu, m’arrête au numéro 1864 devant une lourde en bois verni/violet et grimpe jusqu’au sixième étage. Mike et moi occupons le dernier appartement, sous les combles ; un grenier aménagé par la proprio en un machin vaguement habitable. Les gogues se trouvent sur le palier, il n’y a pas d’eau courante – trop cher- et aucune isolation, si bien qu’il fait parfois plus froid dedans que dehors. Pour cet hiver, j’ai été prévoyant ; je suis allé taper des ronds à un vieil ami à moi, un tailleur dont la boutique se situe dans les quartiers Nord – la Décharge-, et j’ai acheté un vieux poêle à bois datant d’avant la Guerre Dingue. Quand j’entre dans l’appartement, j’ai l’impression de pénétrer les Enfers avec supplément charbon ; il fait une chaleur dingue, je trouve Mike étendu nu sur le canapé, sa queue dure-dure dans une pogne, une photo de Liza dans l’autre et le poêle tournant à plein régime, son feu intérieur dévorant à pleine flamme la table basse, antépénultième pièce de mobilier boisé que nous possédions, – reste mon plumard et un tabouret, près de la porte. Mike, putain d’enfoiré, piaf débile baiseur de truite faisandée. Tignasse en paille séchée, poches sous des glozzes verts rougis par le thé, barbe de treize jours, il se lève quand j’entre – prend tout de même le temps de s’faire gicler-, s’essuie la queue sur un coussin, enfile un t-shirt blanc/crade et un chino noir plus délavé que le bonhomme dans son ensemble ;

« Alors, tu l’as ? »

Mike, putain d’enfoiré ;

« Ouais, je l’ai. »

Il se précipite sur moi, m’arrache presque le disque et s’assoit en tailleur devant le tourne-disque. Il pose le microsillon délicatement, dépose le diamant avec encore plus de soin et puis se laisse tomber sur le dos, fixe son regard sur les tuiles du plafond ;

« Lee Morgan…Tu sais qu’il a soufflé sa trompette sur un paquet d’albums de Hank Mobley ? Et qu’il a aussi soufflé cette même trompette sur le Blue Train de John Coltrane ? »

« Nan, j’savais pas. »

Mike se redresse, farfouille la poche de son chino, en sort un paquet de Blue Veins, du papier à rouler et un sachet avec assez de thé pour confectionner trois ou quatre joints ;

« Où t’as dégotté de l’herbe ? J’croyais que t’étais fauché. »

« J’ai croisé Elliott Burton au Ventilator’s, tout à l’heure. C’est lui qui m’l’a filé. »

Mike prépare le thé, je m’allonge sur mon lit. Sur le mur en face, les aiguilles de la tocante indiquent 13h13 ; ce machin est aussi déglingué que le reste. Nous fumons et écoutons Lee Morgan souffler comme un malade dans sa trompette ;

« Tu sais comment Lee Morgan est mort ? »

« Nan, Mike, j’en sais rien. »

« C’est sa gonzesse qui l’a buté. »

« Merde. »

« Ouais. »

« Mike ? »

« Ouais ? »

« T’as du blé ? »

« Pourquoi foutre ? »

« J’sais pas…Payer le loyer, par exemple ? Ou aller chercher d’quoi becter ? »

« T’bile pas pour ça, j’irai trouver un boulot demain. »

Fieffé connard, il ira trouver que dalle et j’ai envie de lui dire d’aller pomper le fric d’un autre pigeon, et de s’installer avec ; ou de revenir une fois qu’il aura de quoi me rembourser les treize mois de loyer que je lui ai avancé. J’ai envie de lui dire tout ça. Mais j’ose pas. Je me lève avec dans l’idée d’aller me prendre une boite de bière dans le petit frigo ;

« Laisse tomber, j’ai sifflé la dernière. D’ailleurs, t’as pas quelques ronds ? ‘faudrait aller acheter à boire, pour finir la nuit et ce disque. »

Putain d’enfoiré. Je fouille sous mon lit, – Mike ne voit rien, les yeux rivés au plafond- soulève une planche et tire quelques billets de leur cachette ; j’y planque du pognon, un peu de poudre – pour les grandes occasions-, un quart de vodka artisanale et un flingue – au cas où. Mike est un enfoiré, je continue de l’arroser ;

« Liza va sans doute passer plus tard. »

« Je sais. »

« Ah, ouais ? »

« Je l’ai croisé au Terraplane. »

« Dis, puisqu’elle vient, ‘faudrait p’tet acheter aussi un peu d’bouffe, et aussi des cigarettes, tu crois pas ? »

Je pousse un soupire et retourne à ma cachette ;

« Mike, quand c’est que tu vas te décider à lui parler ? »

« A qui ? »

« A Liza. »

« J’sais pas…J’irai la voir demain. »

« Tu pourrais lui dire tout à l’heure. »

« Lui dire quoi ? »

« Que tu l’aimes, putain, quoi d’autre ? »

« J’suis allé la voir ce matin, pendant que tu ronquais encore, et on a parlé. »

« Ouais ? Qu’est ce qu’elle t’as dit ? »

« D’aller m’faire foutre. Elle a dit que je suis pédé et trop con pour m’en rendre compte ; tout ça parce qu’à son treizième anniversaire, j’ai offert une turlute à son frère jumeau. Ca n’avait rien de vraiment gay, j’lui ai juste offert le cadeau qu’il désirait le plus, j’pouvais pas m’planter, tous les gosses de treize ans rêvent de s’faire sucer. »

« Elle abuse. »

« Ouais. D’autant que nos treize piges, c’était y’a ‘achement longtemps. »

Je me tire du pajot, les talbins en pogne, les tend à Mike. Il se bouge les miches à la vue des billets et la perspective d’une bonne bouffe suivie d’une bonne cuite. Je lui dis de prendre deux rouliardes de Bloody Ale et un quart de Monkey Brain, et aussi du saucisson-noisettes, du pain, des radis et du jambon fumé. Et des chips ;

« Et des cigarettes ? »

« Merde, ouais, et des cigarettes. »

« Merci, vieux. »

Mike fout le camp aussitôt qu’il a enfilé ses grolles ; il y a une supérette ouverte toute la nuit au croisement avec la rue du Progrès. Sur le tourne-disque, Lee Morgan achève son hardbop taré et je le remplace par Herbie Hancock – A Tribute to Miles – avec Wayne Shorter au saxo’. Je ramasse le sachet de thé et entreprend de rouler un autre joint quand une demie-dizaine d’ongles tapote en canon sur la lourde sans cadenas ; pas l’temps de réagir qu’elle s’ouvre et découvre Liza, du haut de ses vingt-trois balais dans sa robe très-rouge/très-courte. Plus on vieillit, plus j’ai envie de la baiser. Son cul est relevé par une paire de talons de treize centimètres, elle est plus maquillée qu’une voiture volée deux fois et ses yeux brillent comme les cuivres d’un strip-club ; j’ai vraiment envie de la baiser. Mais je fais mine de rien, retourne à mon joint ;

« Mike est pas là ? »

« Il est sorti. Il arrive. »

« T’as pas un truc à boire ? »

« Mike est parti en chercher. »

« Coolz. »

« ? »

« Laisse tomber. J’peux m’asseoir avec toi ? »

« Y’a rien qui l’interdit, Liza, tu fais comme tu l’sens. »

« Ok. »

Liza vient poser ses miches sublimes à côté de mon cul maigrelet et pendant deux ou trois morceaux, on s’dit rien. Et puis ;

« Tu sais, Mike, il est pas pédé. Le truc avec ton frère, c’était juste pour déconner. »

« P’tet bien. »

« Alors pourquoi tu l’fais mariner comme ça ? Tu sais pas qu’il t’aime ? T’as pas encore entravé l’tableau après toutes ces années ?

« Et toi ? »

« Quoi, moi ? »

« Tu l’aimes, aussi, non ? »

Je réponds que dalle. Ouais, je l’aime sans doute, et sans doute que je l’aime pas assez…Mais il ne faut pas aimer une personne plus qu’elle ne s’aime ; elle trouverait sa louche, et décarrerait aussi sec. Je me lève et récupère le quart de vodka artisanale, dans la cachette sous le lit. Je prends aussi le flingue, je dois le nettoyer. Je nous prépare deux verres, lui en tend un, ainsi que le joint. Je reste debout, ma pétoire et l’attirail de nettoyage dans les pognes ;

« Oh ! Tu peux t’occuper du mien, s’il te plait ? »

Hein ?

Là-dessus, Liza sort un p’tit calibre de son sac à main en cuir rouge-et-vernis – immonde- et me le tend. Je me penche pour le récupérer, elle m’attrape la nuque, m’embrasse. Les armes tombent au sol, nos menteuses s’emmêlent et je savoure ses lèvres, sa salive. Elle se lève, suspendue à mon cou, vient coller ses hanches contre les miennes, le haut de sa cuisse fine vient se frotter contre mon sexe déjà durci, je soulève sa courte robe, m’amuse de l’absence d’autre tissu, glisse mes doigts, sens sa chaleur. Je la jette au sol, ses longs cheveux auburn s’emmêlent et je plonge entre ses cuisses, la goûte et y boit de longues rasades, elle m’arrache les cheveux, me griffe la nuque et je suis comme un oiseau saoul dans une nuée floue d’Orient. Je n’entends pas la porte qui s’ouvre derrière moi, et je ne vois pas Mike faire tomber les courses, ramasser mon flingue, tirer deux fois au beau milieu du visage chérubin de Liza ; je suce un cadavre, réalise, roule sur le dos, attrape le p’tit calibre ; les coups partent simultanément, j’en reçois une dans les entrailles, Mike se raidit lorsque ma balle le touche en plein front. Je me vide de mon sang, je vais crever, ça fait un mal de chien. Ma vision diminue, je ne vois bientôt plus qu’un cercle jaunâtre sur le mur d’en face ; les aiguilles de la tocante indiquent 13h13.

Putain de chierie.

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¤ Le joueur de flûte n’a plus une note en stock (Les Métamorphoses du Branleur Part. III)

1.

Y’a pas âmes qui pissent ce soir, au Fair Weather. Le taulier, Beleg, encaisse mes talbins, bons pour deux pintes de bières – Bloody Ale – et puis se dirige vers le vieux tourne-disque, au bout du zinc, y glisse le Transformer de Lou Reed ;

Vicious / You hit me with a flower

You do it every hour / Oh ! Baby, you’re so vicious

Au fond du bar, une bande de quatre jeunes – Speed Rats- fait quand même un sacré barouf. Ce sont des habitués et des amis de Beleg ; ça faisait une paye que je les avais plus vu ici ;

« Dis voir Beleg, y’a longtemps qu’on avait plus vu les Rats. »

« L’un des leurs s’est fait pincer par la Horde y’a quelques semaines, j’sais pas ce qu’ils ont foutu mais ça leur a foutu un coup au moral, tu peux m’croire. »

J’le crois, lui dis de leur servir une tournée de ma part. J’allume un clope – Blue Veins-, le dernier de mon paquet, tapote en rythme sur le zinc en cuivre, sirote la mousseuse, expire la fumée bleutée en un zig-zag goudronné ; elle va se perdre dans les interstices du plafond en planches de bois ramollies par les ans, noircies par les idées sombres/aphones d’une chierie de caves en dérive dans ce monde dingue. Ca a bien changé, plus rien ne tient en place, tout part en vrille et personne n’a rien vu venir ; des milliardaires – putain d’escrocs- et des dictateurs – foutus psychopathes- se sont hissés peinard dans les plus hautes instances gouvernementales, ont pris le pouvoir pépére dans la presque totalité des pays du monde encore connu. On a laissé faire, trop occupés que nous étions à se péter la tronche en boites de nuit sur de la techno dingue-dingue et à s’abrutir devant la télé-réalité ou à l’usine ou à l’entreprise ou dans n’importe quel job débilisant ; l’genre de truc qui te presse comme des oranges même les plus beaux des esprits, les rendent mécaniques. Quelques fous nous ont asservis et on les en remercie en participant à leurs guerres, à l’expansion de leur fortune, de leur territoire ; ils en sortent plus gagnant encore tandis que l’on crève dans la fange à s’foutre sur la gueule pour les quelques miettes qu’ils daignent nous laisser. On s’est cru des hommes libres -nous ne sommes que des esclaves sans chaines. On a laissé faire…’vous souvenez ? Mais je divague et demande à Beleg une nouvelle pinte de Bloody Ale que je lui règle en liquide (ainsi que la tournée aux Rats). Littéralement. Y’a une chierie d’années, les réserves d’eau se sont finalement asséchées. Une société privée a dégotté une solution, arrivant à recréer artificiellement de la flotte tout à fait potable, impossible de voir la différence, cet ersatz fait magnifiquement le boulot. Cette société – La LoAr- avait le monopole de l’eau artificielle, est devenue une corporation, puis un réseau bancaire, ont achetés la côte Est, ont fait de New York leur capitale, de la côte Est leur état. Depuis l’eau est la seule monnaie en circulation, solidifée sous forme de billet, t’as juste à les balancer dans une casserole et à laisser chauffer à feu doux si tu veux étancher ta soif ; les quelques grosses fortunes se noient dans des piscines gargantuesques tandis que dans certaines régions des Etats-Désunis, une foutue chierie de gens sans-un’ n’a pas l’eau courante, fabrique de la vodka ou du gin dans leur baignoires. Les plus inventifs arrivent même à râgouter un Chardonnay pas trop crade dans la cuvette des gogues. On se lave avec une solution liquide de savon et de sciure de bois ; le savon est fabriqué avec la graisse recyclée de nos cadavres. Ce monde est dégueulasse, et c’est un ancien proxo’ qui t’l’affirme. Mais je divague encore, siffle la bière, salue Beleg et décide de rentrer chez moi ;

Just a perfect day / Drink sangria in the park
And then later, when it gets dark / We go home

Un vent chaud souffle sur Nashville et m’accueille à la sortie du Fair Weather. Brise bienvenue en ce début d’hiver ; effet de serre & caresse apaisante sur mon être passablement éméché. Dehors, un vent chaud et puis que dalle sinon un vagabond estropié à la peau blanche et aux yeux rouges-rouges. Il claudique en silence vers un trio de pigeons débiles au trois/quart plumés, un gros bâton en pogne dressé au-d’ssus de sa caboche chauve, blanche, burinée par les crasses de la vie et de la ville. Cette technique de chasse aux piafs ne peut fonctionner qu’ici, dans la Décharge, seul quartier de Nashville où les dits-piafs sont assez abrutis par la gerbe de toxico – leur principale alimentation- pour s’y laisser prendre. Je réajuste mon chapeau de feutre gris, enfile un manteau neuf par-d’ssus mon costard tout aussi neuf – cadeau de mon copain Al- et remonte la rue des Sacs-à-Foutre vers ma petite maison située deux blocs plus haut, au nord de la Décharge. J’achète dans une épicerie deux rouliardes de bière, – Bloody Ale, bien sur-, du pain et du saucisson. Je demande aussi un paquet de Blue Veins. Quand je sors sur le trottoir, je m’arrête un instant pour griller un clope, -sustenter le cancer de la Ville-, la flamme de l’allumette s’agite autour du soufre crépitant devant mes yeux fatigués de vieux sac en fin de trajet quand la plaque d’égout à mes pieds se soulèvent, découvrent une bouche sombre, ronde et béante qui me dégueule un gamin, un oisillon – à peine majeur- à poil, couvert de merde, puant la pisse, il secoue une tignasse grasse, me fait penser à un oisillon tombé dans une tasse de café froid. Je lui demande ce qu’il fout là ; son regard filoche en silence vers les quartiers Est et les hauts gibiers du MontVautour. Ok. Pigé. Je dépose mon beau manteau neuf – adieu- sur ses épaules crottées, son dos écorché, sa peau poisseuse ;

« Gamin, tu m’as tout l’air d’avoir passé une sale journée. Viens chez moi, on va t’retaper un peu, et ‘pis on causera autour d’un verre, tu veux ? »

« D’acc-d’acc…

…Dites, z’allez pas m’violer, hein ? »

Ah ! Putain d’chierie…

« Nan, t’bile pas. Allez, amène-toi. »

Just a perfect day.

2.

Chez moi, y’a pas grand’chose. C’est une p’tite maison avec son p’tit salon, sa p’tite cuisine – dont une lourde sans serrure donne une p’tite cour-, son p’tit étage chambre & salle de bain et c’est marre. L’oisillon grelotte. Il pue, aussi. Je lui dis d’aller se doucher pendant que je nous bidouille un casse-dalle et que je nous sers un verre ; j’crois bien avoir un reste de bourbon – Monkey Brain– dans un p’tit placard, quelque part. Avant de faire ça je monte à l’étage et sors quelques fringues pour le gamin que j’étale sur le pajot, bien en évidence ;

« Et gaffe le pot de fleurs, en haut de l’escalier. C’est d’la terre cuite, c’est moi qui l’ai fait. »

« D’acc-d’acc. »

Je redescend, zieute le tourne-disque mais n’y touche pas ; j’sais jamais quoi écouter, p’tet que ça branchera le gosse. De retour dans la cuisine, je prépare une assiette avec du pain, des tranches de saucisson, deux cuisses de poulet rôti, des radis et des carottes ; dans une poêle, je jette deux tranches de lard, un oignon en tranche. Une fois la tambouille terminée, j’emmène le tout au salon, attends que le gosse descende. Je zieute le tourne-disque ; j’sais jamais quoi écouter. Je me penche sur le torche-cul local, n’en lis que les gros titres :

« Une popstar sodomisée à mort par un fan dopé aux stéroïdes protophalliques. »

« Le célèbre colon explose et libère ce qui est déjà considérée par beaucoup comme la meilleure chanson de l’artiste. »

Monde de dingues. Le gosse redescend, sapé de mes frusques trop grandes pour lui, et reprend sa place sur la canapé. Je lui dis que si ça l’branche, il peut choisir un disque et nous mettre un peu de musique ;

« Heu…Ouais. D’accord. »

Il va se plonger dans un carton géant plein de vinyles, frappé de quelques traits lunaires -un tas de souvenirs qui prennent la poussière sous la seule fenêtre de la pièce- ; j’aime pas vraiment me souvenir. Je sirote mon bourbon, allume un clope. Le gosse bondit hors de ma mémoire avec un enregistrement live des Rolling Stones, donné sur une plage démente, y’a longtemps, quelque part sur le Continent Oublié. J’adore ce disque, déteste me souvenir. Il se rassoit, regarde la bouffe comme si c’était le cul de sa pin-up favorite ;

« Mange. On causera après. »

Il se jette à genoux devant le plateau et engloutie tout ce qui s’y trouve, ne me laisse même pas une tranche de sauc’. Pauv’ gosse. Je vais chercher une rouliarde de bière au frigo, lui en sers une grande pinte. Il la vide d’une traite, en tombe sur les miches, rote bruyamment ;

« Je m’appelle Franck. Et toi ? »

« Léo. Heu…Merci pour la bouffe. »

« T’occupe. Kess’tu foutais dans les égouts, Léo ? »

Il baisse les yeux, entre ouvre des lèvres gercées, fendues de minces filets de sang pas tout à fait sec ;

« Tu peux m’parler, Léo. J’me doute que tu t’es retrouvé dans une chierie plus grande que toi, il faudrait juste que tu m’files quelques détails, de quoi compléter le puzzle. Kess’t’en dit ? »

Il prend une grande rasade de bourbon directement au goulot, inspire un grand coup et ;

« J’suis arrivé à Nashville y’a quelques semaines. J’ai rencontré une bande de gens, les Speed Rats ; des personnes extraordinaires ! »

« Les Speed Rats, hein ? »

C’est donc lui le type dont m’parlait Beleg tout à l’heure…

« Yepz, c’est comme ça qu’on nous appelle. Donc on était au Fair Weather, chez Beleg – tu connais ? Ouais ? – et Robbie a dit qu’il nous avait concocté une fameuse nuit en mon honneur ! On a passé une soirée dingz dans une piaule ; on l’ravagé, du sol au plafond, et dans chaque pièce, et puis ils ont braqué ce qu’ils pouvaient. Moi, j’avais pas vraiment l’habitude des fameuses nuits, alors j’me suis réveillé le lendemain soli-solo, sans une sape sur le dos et j’me suis fait cueillir par la Horde Sauvage. Ils m’ont enfermés dans les prisons souterraines du MontVautour, les enfoirés de sacs à merde ! Ils m’ont torturés pendant des heures et des jours mais j’ai bavé que dalle ! Ils ont dit que je serai pendu mais ‘faut croire qu’ils m’ont oublié parce que j’ai plus vu personne ensuite, même pas un geôlier. J’ai réussi à m’évader en suivant un gros rat entre les fissures d’une dalle de ma cellule. J’ai mis un temps dingue à transformer cette fissure en trou suffisamment large pour que je m’y glisse à mon tour. Ensuite, j’me suis retrouvé dans les égouts, j’ai filoché droit devant moi, remonté une échelle au pif, et on s’est rencontré. »

« Léo… »

« J’sais d’quoi ça a l’air, Franck. Mais les Rats sont mes amis. Ils devaient avoir une putain d’bonne raison pour m’laisser en rade. J’en suis certain, j’en mettrais ma queue au barbecue. Ils m’ont adoptés, sont une famille pour moi. Et puis, même si Marvin et Gloria auraient pu s’en foutre, ou même Robbie, Sofia ne m’aurait pas laissé. On s’est tout de suite aimé, tu sais, et je l’aime encore, et j’suis sur qu’elle aussi ! »

Drôle d’oisillon. Il ne percute pas qu’il s’est fait avoir par les Rats. Ce genre de merde arrive et on s’fait tous avoir un jour ou l’autre, – gonzesse, trompe l’ennui, frisson, besoin, pognon-, les raisons manquent pas et on s’fait tous avoir ; les bons, les mauvais, les cons, les malins, ceux qui l’méritent et ceux qui pensent pas l’mériter. Sur le tourne-disque, Tumblin’ Dice ;

‘Cause all you women is low down gamblers,
Cheatin’ like I don’t know how,
But baby, baby,

There’s fever in the funk house now

Je ressers nos verres, dit à Léo qu’il peut ronquer ici, lui propose même mon pajot ; après le sol dur-dur et glacé qu’il s’est farcis en guise de sommier au MontVautour, ça m’semble la chose à faire. Il me remercie, dit qu’il est crevé ;

« Bonne nuit, Franck. Et, heu…Ouais, merci. »

« Pas d’problème, l’oisillon. Et si tu veux un bon conseil, oublie les Rats, oublie Sofia.»

« Ouais…ouais. »

Ouais, mon cul. Je m’allonge sur le canapé, laisse tourner le disque et tant pis pour les souvenirs. Je sirote la deuxième bouteille de bière directement au goulot, allume un clope. Jagger et sa bande entonne Midnight Rambler pile quand minuit sonne (en fait il est à peine vingt-deux heures), j’me laisse couler vers ailleurs, gaffe pas les silhouettes qui rôdent dans l’ombre de la Décharge ;

Did you hear about the midnight rambler
Everybody got to go
Did you hear about the midnight rambler
The one that shut the kitchen door

3.

Le tourne-disque dérape alors que dans mes songes éthyliques Johnny Cash flingue un type à Reno, juste pour le voir caner. J’ouvre des yeux fatigués par l’alcool – paupières comme en plomb lesté de plomb-, gêné dans mon sommeil de pochard par la présence de nuisibles au milieu de mon salon. J’ai à peine le temps d’entraver quoique ce soit quand ce putain d’enfoiré de petit merdeux d’oisillon m’fracasse la tronche à l’aide de mon grand pot en terre-cuite et plein de fleurs, – Vicious/You hit me with a flower-, je lui avais d’y gaffer. J’tombe aux panards du canap’, zieutent à travers mes glozzes entrouverts ces enfoirés de Rats s’engouffrant dans ma maison par la lourde sans serrure de la cuisine ; un voile rouge-rouge de sang frais s’écoule depuis mon front fendu et me couvre le visage. Robbie m’envoie un coup de pompe dans le claquoir, Marvin se fend la gueule tandis qu’il embarque le carton de vinyles ; réceptacle de mes souvenirs. Gloria et Sofia dansent et s’déhanchent sur les Stones remis en place plus très loin de la fin du set. Léo se glissent entre les deux gonzesses, Sofia lui attrape la nuque, fourre sa langue dans son gosier, de son autre main lui agrippe la queue, glisse lentement/fermement et je me sens comme une écorchure sur le palais un samedi soir sans sortie.

Je baigne dans mon sang refroidi depuis trois plombes et les Rats me cognent encore, baisent partout, pillent/ravagent ma p’tite maison. Cet enfoiré de Marvin chie sur mes vinyles. Lui, je le tuerai probablement. Léo s’assoit à côté de moi ;

« Tu vois, Franck ? Je te l’avais dit ! Les Rats ne m’ont pas laissé tomber, c’est ma famille, tu vois ? Ca roulz niquel pour moi, Franck. Ca baigne, gravz, et tout ça, c’est grâce à toi. Bon, tu vas sans doute crever, mais grâce au sacrifice de ton corps et probablement de ton âme, nous on survit, tu vois ? Alors, heu…ouais-ouais, merci. »

Merde, j’ai la mâchoire brisée, ‘peut rétorquer que dalle ; rétorquer quoi ? Ce p’tit branleur a achevé sa métamorphose et moi aussi ;

« Bon, Franck, c’est pas tout ça, mais la Horde va pas tarder à radiner alors nous on filoche, j’te laisse un disque et un clope, ça te va ? »

Léo allume une Blue Veins, la carre entre mes pulpeuses tuméfiées et la fumée en toxine me régale comme une pinte glacée dans un bordel désert. Marvin pioche un disque dans le carton ; Lou Reed, Transformer. Amusant. Les Rats finissent par quitter le navire. Je déguste la cigarette du condamné, m’disant qu’au moins, j’aurais sans doute le temps d’la terminer avant d’calencher. Léo revient de la cuisine avec une bouteille d’alcool à brûler, asperge le salon ; le mobilier et ma pomme. Enfoiré de fils de

Oh, it’s such a perfect day
I’m glad I spent it with you
Oh, such a perfect day

branleuriii

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¤ Il est né ; le Divin Connard

Cette histoire est une histoire vraie. Elle raconte comment l’Elfe en capuche, le Professeur sans tête,- mais saindenisé – et le Poète bossu presqu’anagrammé se sont rencontrés après un long voyage de plusieurs mesures au carrefour des Routes par une nuit sans Lune. Trop pleine, celle-ci avait pris la tangente avant minuit pour aller chercher le vieux frère Soleil, avec dans l’idée de se payer un coït astral.
Il fait nuit noire, il neige ;
un peu.
Voilà pour les intempéries, ça te pose une ambiance.
Mais revenons-en à nos héros, car c’est bien eux qui nous importent :
La première ; l’elfe en capuche et couverte de neige, arrive par la route de l’Est, un baluchon sur l’épaule contenant trois carnets en poils de poiscaille violets et un transistor radio dans l’autre pogne. L’Elfe ne parle qu’en musique, sinon c’est silence; radio, lui-aussi. Elle perçoit les ondes, elles se noient dans la bruyère. N’ayant encore personne à qui parler,- à part elle-même,- elle se tait et plonge rejoindre les ondes, leur fait du bouche à bouche et les sauve in-extremis.
De la route du Sud arrive un homme endimanché, comme sapé pour ses funérailles, et quand on le croise, d’aucun se demande comment tient son nœud-papillon ; le Professeur porte sa tête et une grande partie de son cou tranché sous le bras, au niveau de la ceinture. Dans la poche de son veston, on peut apercevoir un livre replié sur lui-même, un livre de chants ; ceux de Maldoror. Dans l’autre poche, il traine un bouquet de diverses fleurs ramassées en bord de route au cours de son voyage : des clématites, des myosotis, mais si on lui demande sa favorite, le Professeur répondra une mellifère, et je serais tout à fait infoutu de te dire ce que c’est. Moi, j’aime pas les fleurs, mais je ne suis ici que le narrateur, alors mon opinion quant à la flore de la Route, on peut toujours se la tailler en biseau. Le Professeur se fout pas mal de ma narration inexacte et rampe sous la Bruyère.
Le Poète, pas tout à fait anagrammé correct’ par manque évident de lettre,- et pour une meilleure sonorité,- joue de sa licence pour que ça passe quand même, au nombre de souliers. Il en avait lui-même un à chaque panard quand il prit la route de l’Ouest ce matin-là, soit deux au total. Dans son habit propre, il cache une plume d’oie et, au fond de son gosier, une voix de ténor. Sur le dos, le Poète trimballe une étrange bosse. Quand il arrive au carrefour de la Route, il pénètre à son tour la Bruyère et y laisse un de ses souliers en pierre d’église.
L’Elfe, le Professeur et le Poète arrivent en même temps au cœur du carrefour de Bruyère, dont la couleur pâle, mais violette tout de même, n’est pas sans rappeler les carnets en poil de poiscaille trimballés par l’Elfe ; mais passons, ce détail n’étant détaillé ici que par soucis du dit-détail. Le trio se salue avec respect et dévotion, reconnaissant en chacun un certain talent de géo-localisation car si les Routes menant à la Bruyère sont bien droites et aisées à parcourir, pour peu qu’on suive les saumons saouls remontant le Fleuve en bord de route, il faut un exceptionnel sens de l’orientation pour retrouver son chemin dans le dédale noueux qu’est la Bruyère et arriver en son centre, éclairé par des arbres en ferraille rouillée. Là, ils trouvent ce qu’ils sont venu chercher ;
l’entrée d’une tanière sombre d’où provient une musique entêtante, samplée en plus d’une boucle, paraissant irréelle à leurs esgourdes. Les trois voyageurs n’entrent pas tout de suite. L’Elfe, dont les ondes radios ont trouvé un second souffle, chante son opinion ;
« J’crois bien que c’est là, nan ? T’façon, genre, vous aussi, z’avez suivi les saumons ? Et tous les saumons mènent à la Bruyère, donc ça doit être ici. »
Le Professeur est charmé par le chant de l’Elfe, moins tortueux et plus doux que ceux qu’il trimballe dans sa poche et, toujours perchée sous son bras, sa tête reprend la litanie ;
« Oui, je crois aussi ; les saumons n’auraient pas menti. »
Le Poète, lui, est plus sceptique, mais décide de s’en remettre à l’opinion générale. Il est d’habitude du genre à s’en éloigner à tire d’ailes qu’il se construit si besoin est à partir de sa plume d’oie. Cette fois, néanmoins, sensibilisé par le chant de l’Elfe, il décide d’acquiescer et voilà que les trois aventuriers se glissent dans la pénombre malodorante de la tanière.
Au fond de celle-ci, ils trouvent ce qu’ils sont venu chercher, emmitouflé dans un pelage doré ; un chacal tout môme, allongé dans la caisse d’une guitare espagnole. Il est entouré par un homme habillé d’une chemise noire, d’un jean noir, de bottes noires. Ses yeux et le reste de son visage sont dissimulés dans l’ombre d’un chapeau de paille, eh ! Noir, lui aussi. De l’autre côté, une gonzesse canon enserrée dans une camisole blanchâtre en granit égyptien.
C’est ce gosse que nos trois aventuriers sont venu trouver, après avoir reçu chacun un télégramme, livré par un dragon porté sur la bouteille et vivant au nord de la Route du Nord, là où les hivers sont installés peinards pour encore quelques décades. Le bailleur n’a rien à dire, ces loustiques glacés payant leur loyer à chaque solstice.
Mais je divague et
l’Elfe s’approche du gamin velu, dépose le transistor qu’elle règle sur une station crachant du blues ;
« Le Chacal aura besoin de rythme ; pour garder le cap, pour pas s’marcher sur les pattes, et pas s’viander contre le ciel en macadam’z. »
L’homme en noir salue l’Elfe, lui offre un sac à dos en échange du transistor. Dedans, l’Elfe trouve un harmonica, un violon et un oud,- une famille en fait,- afin que plus jamais elle ne soit seule à chanter.
Le Professeur s’avance à son tour, s’assoit en tailleur face au môme Chacal et pose sa tête dans le creux formé par ses jambes. Il sort de sa poche son livre étrange ;
« Le Chacal aura besoin des Chants, pour saisir la vie, la mort, la bêtise et la beauté. Ainsi, l’absurdité du monde lui sera pleinement révélée. »
La gonzesse canon en camisole part dans un fou rire, lui crache dans le cou et l’invite à se remettre la caboche en place. Le Professeur est absolument jouasse et se délecte des retrouvailles entre sa tête et son corps. Ses idées s’éclaircissent alors, il voit au travers de la pénombre avec une perspective nouvelle, -moins au ras de la ceinture,- et il rit en s’imaginant la tronche que vont tirer les copains restés au Mont de Marbre, tronches qu’ils conservent aussi sous le coude sans jamais le lever.
Vient le tour du Poète ; il ploie un genou devant le môme et dans un geste mécanique, cliquetant des articulations, détache la bosse lui bombant le dos. Dans le court espass’temps séparant le dos du sol, la bosse se métamorphose dans un flash ovidien en une machine à écrire Underwood portative ;
« Le Chacal aura besoin d’un récipient où conserver ses brokes et ses notes, un réservoir pour sa verve révélée par la musique de l’Elfe et les enseignements du Professeur. Ne lui manque donc que l’encre du Poète pour harmoniser le tout en une peinture noire. »
L’homme en noire et la gonzesse en camisole marquent un silence, reluquent le Poète, de sa bosse disparue à son panard dénudé. L’homme en noir retire une de ses grolles en cuir de lama et la lui jette. L’homme en noire et la gonzesse en camisole soudain explosent dans un fou rire.
Un nuage de poussière ensanglantée,- émanation tellurique désincarnée,- couvrent les trois aventuriers et le Chacal. Ainsi baptisé des restes de ses géniteurs, celui-ci ouvre un oeil, puis le deuxième, gueule qu’il a soif. Un satyre de stature modeste mais aux nibards dingues et remplis ras-la-trogne sort de la pénombre, en colle un dans le gosier du Chacal qui avale le liquide,-du bourbon,- sans discontinuer.
Les Aventuriers observent la scène, ataraxiques, ils ne sont pas bien sur d’entraver correct’ tout ce qui se trame sous leurs yeux éberlués. Ils en jettent d’ailleurs un au calendrier, vérifient que nous sommes bien un vingt-cinq décembre. Mais ce môme velu ne ressemble en rien à ce qu’ils avaient imaginés ;
en chanson pour l’Elfe,
comme une histoire pour le Professeur, ou
en alexandrin pour le Poète.
Bah ! Merde.
Le Chacal a finit de picoler. Il se dresse sur ses pattes, tangue un brin mais parvient à s’écrouler pile-à-poil sur la machine à écrire. Il glisse une feuille de papier hygiénique, tapote le clavier sur un trois-temps bluesy et quand il termine enfin son récit, l’offre aux Aventuriers :
CASSEZ VOUS DE CHEZ MOI,
TAS D’ENFOIRES !!!
Cette histoire est une histoire vraie, puisque je vous la conte. Certains percuteront le bousin et l’accepteront malgré son apparent hors-propos. D’autres, non. Et pourtant, tout est vrai, et même que j’étais là, moi aussi, planqué sous la bruyère.
il-est-ne

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¤ Un oisillon danse et tombe dans une tasse de café froid, sans sucre (Les Métamorphoses du Branleur Part. II)

Aux lignées condamnées à cent ans de solitude,

il n’est pas donné de seconde chance

Garcia Marquez, Cent ans de Solitude

 Part. I : D’abord, il y a l’ainé…

La corde de chaussettes crades nouées ensemble se dénoue d’abord lentement et puis soudainement, pile/pile lors de ma jouissance. Je tombe cul-nu dans ma semence, sur le parquet ciré de ma piaule, la queue ramollie entre les pognes ; sur l’écran de télévision, deux blondes canons se battent en bikini au creux d’une gargantuesque bassine de merde de porcs syphilitiques dans le but de gagner quelques talbins et un safari chasse à l’éléphanteau cloné tout frais payé par la chaine sur le Continent Brûlé. Derrière la vitreuse située si haute, une paire de nuages sans horde errent lentement vers le sud, soufflés par les vents de l’automne en naissance. La voix de la mère gueule dans l’interphone :

« Léo ! Viens manger ton diner, ca va être froid ! »

Je descends sept étages, passe devant les portraits à l’huile grandeur démente de l’arrière grand-père, du grand père, du père et bientôt ma trogne, quand elle sera majeure, demain ; en attendant, une toile vierge –mineure-. Je trouve le dit-père attablé devant une belle pièce de bœuf saignante, sirotant une bière aux fruits rouges (immonde) en lisant le journal du soir, le True Liar, derrière ses petites lunettes à la monture d’argent, guettant de ses yeux bleus/froids – de l’acier qui aurait passé dehors une nuit d’hiver- les mouvements des marchés financiers, et les nouvelles de la Guerre Tiède dans laquelle Républicains et Confédérés font match nul depuis près d’une décennie. Il jubile ;

« On dira c’qu’on voudra : une guerre, c’est bon pour l’économie. On va encore s’gaver cette année. »

Le père dirige l’entreprise familiale, Gun’z & Cheeze, qui fabrique des armes et des pizzas surgelées pour les bidasses de l’Union Républicaine du Nord. Demain matin, il veut m’emmener avec lui à son usine à la con, celle qui nous a payé cette superbe baraque aux murs en verre, – clair ou teinté- blanche, immaculée comme un nourrisson pas cuit, demeure immense où tu peux crapahuter toute une semaine sans croiser une seule personne de ta famille ;

« Fils, tu auras dix-huit ans demain, soit mon âge quand mon père m’a emmené turbiner la première fois à l’usine, au département Pizzas Sans Gluten ni Variole. Tu viendras avec moi demain matin, et comme moi, tu commenceras au bas de l’échelle, et comme moi, tu vas devoir te faire tout seul pour remonter les échelons et prendre ma succession au département Bazookas & Boucheurs d’Anus. »

C’te connerie. Il s’est pas fait tout seul, c’est son père qui l’a fait. Et son père ne s’est pas fait tout seul, c’est son père qui l’a fait après avoir gagné cette putain d’usine lors d’une partie de cartes truquées dans un rade de Chicago. Il me fera aussi ; je ferai semblant de turbiner à la chaine, comme les autres glandus venu de l’extérieur de la ville, et puis au bout de deux ou trois semaines, je serai bombardé chef du service, et encore deux ou trois mois après, j’arriverai à la tête d’un département, et quand le père calenchera ou prendre sa retraite, moi je prendrai sa place parce que je suis son fils. C’est toujours pareil, vieux cycle increvable. A la radio, un Beatles, Hey Bulldog ; une station pirate captée par hasard, la mère éteint le poste. Vieille conne. Elle sonne une petite cloche en or brillant/tape au glozze, et trois larbins radinent leurs miches pour servir ma parfaite petite famille aux ongles propres, aux cheveux bien coupés, aux idées bien arrêtées – crevées -. La petite sœur colle une tarte au Larbin #2 pour lui avoir servi son I-Co chaud-trop-chaud, – un Irish Coffee relevé aux amphét’ numériques-, la mère ne dit rien, allume deux cigarettes fines et longues, menthol en option, cible marketing idéale pour toute une gamme de produits soigneusement sélectionnés pour les femmes de maris comme le père ; celles qui ne font rien, ne pensent rien, ne mouillent même plus, ne savent plus comment tant elles s’emmerdent. Larbin #3 lui sert un premier verre de vin blanc, sec. Elle le boit d’une traite, fais signe de remplir à nouveau, remet ses nibards nouveaux/déments en place, cadeau du père suite à l’ablation de ses ovaires ;

« Larbin #3. Ma chambre. Dans quarante-sept minutes. En combi’ »

Larbin #3. Avant de l’être, c’était un jeune type de mon âge, un noir du Sud, esclave sous l’Empire, libéré par la République. Maintenant, c’est un sextoy pour rombière aux miches et au con impotents. Le père, lui, il lit son putain de journal, rumine contre les gangs des Terres Libres, s’exalte devant les échecs et les morts de ses amis/concurrents ;

« Ah ! Les imbéciles…Tous plus débiles que ma dernière dysenterie. »

La petite sœur balance une nouvelle torgnole au Larbin #2 pour lui avoir servi son I-Co chaud-trop-froid, ses deux yeux déjà vitreux et dilatés rivés sur l’écran de son Smart(er-than-you)phone ;

« Raclure de fiente d’oiseau ! Mon père te crameras les couilles si t’es infoutu d’me servir un I-Co correct’ ! Recommence, et te plante pas cette fois ! Ou j’fais bouffer tes couilles grillées aux deux autres larbins. »

Il paraît que sur la Côte Est, les types se font dorénavant greffer leur téléphone directement dans le cerveau, en lieu et place de l’hypothalamus. Personne ne remarque les traces sur mon cou, mon sourire en coin figé exactement dans la même expression usée, fausse – masque- que je leur sers à chaque repas depuis cinq ans. Dehors, un vent froid souffle sur les feuilles brunies par l’automne et les résidus chimiques charriés depuis les usines de la Zone, aux abords de la ville, derrière ses grands murs, -fortifications d’acier-, là où vivent et meurent les ouvriers du père et beaucoup d’autres aussi. Je ne touche pas à mon assiette. J’attends que le repas se passe, remonte sept étages, retrouve ma piaule. La télévision est toujours allumée ; allocution du Président, il raconte que certaines libertés seront revues et corrigées/effacées afin de garantir une meilleure sécurité, pour nous, ses concitoyens aimés et admirés. Ainsi, c’est dorénavant lui qui gérera l’éducation, la santé, les médias, la justice, le droit, la religion et tout le reste. Le Président profite de cette Guerre Tiède qui n’en finit plus pour récupérer un maximum de pouvoir, dans un unique souci de sécurité absolue, et le bon peuple, celui qui peut s’payer le droit de vote, l’acclame pour ça ; les autres…Pourquoi s’en soucier ? Je coupe le poste alors que la speakerine donne son nouveau surnom au Président – le Sauveur-, je dégueule une absence de diner et d’espoir dans le petite lavabo de ma salle de bain privée/isolée, retire mes vêtements et me met au lit, règle la toquante pour qu’elle me joue son ding-ding à cinq heures tapantes, deux heures avant le ding-ding du père.

A cinq heures, j’me tire d’ici.

Part. II : Et puis il y a l’autre…

Je roule depuis environ deux heures, écoute à fond l’appel des Clash et à l’est le vieux frère Soleil se redresse d’un restant de cuite pas fraiche ; pâle, froid, mal foutu tout tordu. Les kilomètres défilent flou-flou derrière les carreaux de la grosse bagnole berline et noire fauchée au père avant l’aube. Il doit être furax ; sa guimbarde a disparue, son fils aussi, ainsi qu’un gros-très gros paquet de pognon. Ce n’est pas moi qui lui manquera mais plutôt son héritier qu’il était si jouasse d’enterrer vivant dans sa putain d’usine, sa putain de baraque, sa putain de vie ! Je ne la veux pas, moi, sa vie ; elle peut bien crever, moi je veux être moi et pour ça je devais décarrer fissa. Je mets les gaz vers la frontière sud avec dans l’idée de rejoindre les Terres Libres. On dit que là bas, chacun peut faire ce qu’il veut, devenir qui il veut. On dit aussi que la Guerre Tiède ne les concerne pas, que les gangs qui les dirigent assurent une paix et une tranquillité pour ses habitants, tout en refourguant armes, équipements, alcools de contrebande et cames diverses aux républicains comme aux impériaux. On verra, quoiqu’il y ait de l’autre côté de la frontière, ça ne peut pas être pire qu’entre les remparts de Chicago. A cinquante bornes de la frontière, je quitte la route des Sept Dragons Mutants et récupère celle des Vieux Rêveurs Mort-nés qui filoche droit depuis la région des Grands Lacs Gelés, vers Nashville et plus au sud encore, jusque Tullahoma, ville réputée comme étant la capitale de la prostitution moderne ; un bordel à ciel ouvert. J’ai entendu dire que l’idéal pour passer la frontière était de passer par Octopus Garden, petit bled frontalier. Y’a plus une bidasse depuis dix piges. J’échangerai la berline paternelle arrivée là bas. Le père doit certainement déjà être en route, à me suivre grâce au GPS planqué quelque part. Sur le bord de la route, juste après la frontière déserte, un panneau bouffé par la rouille et les mauvaises herbes m’indique qu’Octopus Garden n’est plus très loin. Sur l’autre bord de la route, une nana canon, aux cheveux d’une pâle blondeur et en short-shorts et bikini garde haut les mains devant une bagnole à l’arrêt, une vieille guimbarde trouée par la rouille et ce que je m’imagine être des impacts de balle. Arrivé à son niveau, je constate qu’elle se fait braquer son charmant minois par le canon d’un flingue venant terminer le bras musclé d’un grand bellâtre basané en jeans et torse-nu comme taillé dans du bois brut, le type qui zone les salles de gym ou les prisons et y soulève de la fonte jusqu’à s’en faire péter les tissus. Je cogite vite, décide d’intervenir, elle est canon, – Death or Glory – on verra bien ! J’écrase l’accélérateur alors que le type dévie sa mire et me vise entre les yeux ; ils se révulsent instantanément quand la berline paternelle le percute en plein buffet. Il va s’écrouler inerte, à quelques pas de la belle en détresse, – Gloire ! – je descends de bagnole ;

« Vous allez bien ? »

« Toi, connard, t’as fait la plus grosse erreur de ta conne de vie ! »

– Death… – Je me retourne, tremblant, sueurs froides, me retrouve à nouveau face au canon d’un autre putain de flingue, attacher à un autre putain de type tors-nu-comme-taillé-dans-du-bois-brut. Je crois que je vais crever, ferme les yeux ; détonations, – Bang Bang -, bruit sourd d’un corps tombant au sol. Je suis encore vivant ? J’ouvre les yeux et découvre le second torse-nu la tronche comme une gelée de mûres sauvage et ma belle avec le premier putain de flingue en pogne. Je crois que je me suis un peu pissé dessus, j’ai du mal à reprendre pied ;

« Je…Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« T’as fais ce qu’il fallait, mignon. Connard #1 insistait avec son flingue pour que je les suce lui et Connard #2 à l’arrière de leur bagnole pourrie. Ils m’auraient sans doute violé avant de me coller une balle dans la tronche. Ou l’inverse. Dans tous les cas, j’aurais fini les pattes en l’air sur ce bord de route. Alors, heu, ouais, merci. »

« Heu…De rien ? »

« Haha, t’es vraiment mignon, mignon. Je m’appelle Sofia, et toi ? »

« Léo. »

« Qu’est-ce que tu fous avec une tire pareille, Léo ? T’es plus chez toi, ici, et par ici, les gens de chez toi ont moins d’espérance de vie qu’une mouche à merde. »

« Je, je vais à Nashville. Mais je peux pas y aller avec cette bagnole, elle contient un GPS. Mon père…»

« T’bile pas, j’entrave l’idée, ton paternel est sur tes basques, c’est ça ? »

« Heu…Ouais, j’ai taillé la route depuis Chicago et sans arrêt, mais je n’ai que deux ou trois heures d’avance sur lui.»

« Haha ! Pas d’soucis, on va prendre la bagnole des deux connards et foncer vers Nashville. On retrouvera mes potes dans la Décharge. Robbie et les autres doivent être au Fair Weather. »

J’entrave pas l’intégralité de ses palabres, mais là maintenant, je n’ai aucune envie de m’attarder près de deux cadavres. D’autant que le père ne doit plus être très loin derrière. Je récupère quelques affaires dans sa grosse bagnole berline et noire et rejoins la voiture où Sofia occupe déjà la place derrière le volant. Elle démarre. On laisse tout ce qui nous entrave, juste là, sur l’autre bord de la route.

Sofia bouffe le bitume panard écrasé et cuisse contractée sur le champi’ ; dans le mange-disque de la bagnole, Nevermind The Bollocks des Sex Pistols. On arrive bientôt à Nashville par la route des Vieux Rêveurs Mort-nés, Sofia s’arrête, elle veut pisser ;

« Ton vieux doit être en train de tourner comme un con dans Octopus Garden et va retrouver sa grosse bagnole toute désossée aux quatre coins de la ville. On peut ralentir la cadence, tu crois pas ? »

« Je…j’en sais rien, si tu l’dis, ouais, sans doute. »

« Haha ! T’es mignon, Léo. »

Elle ne prend pas la peine d’aller se planquer derrière un buisson ; elle baisse son short-shorts et je vire ma frime rougissante en direction opposée. Un peu par gêne, mais surtout par peur. J’ose pas la regarder, elle est trop belle. J’ai pas vraiment l’habitude des filles, sinon la mère et la sœur ; je suis dans un lycée de garçons. Elle reprend sa place derrière le volant, récupère sa besace de cuir qui traine à mes pieds, me frôle la cuisse en chemin, – le palpitant s’agite, un peu, frisson dans la queue-, et en sort un sachet contenant une poudre blanche dont elle confectionne deux lignes en parallèle sur le tableau de bord ;

« C’est du speed, t’en veux ? »

Je n’en ai jamais pris, ni d’ça, ni d’autre chose ;

« Bon, c’est pas terrible-terrible comme came mais j’ai pas les moyens d’me payer d’la coke. »

Elle prend un talbin dans son larfeuille, le roule en cylindre et se le carre dans le pif, puis penche la tête et inspire la drogue d’un coup. Elle me tend le billet vert, je l’imite ; d’abord un goût dégueulasse, comme un mélange de pétrole et de produits d’entretien et puis la chaleur qui s’empare du cortex cérébral, la montée, haut, terrible, transpiration, c’est bon, c’est bon, palpitant dingue ; queue d’abord durcie, et une douleur plaisante, je veux la baiser ;

« J’veux t’baiser. »

Elle rit, prépare deux nouvelles lignes, j’ai vraiment très envie de la baiser, nouvelle inspiration, on redémarre. J’ai toujours envie de la baiser mais je bande moins, Sofia dit que c’est normal. Vers la fin de l’album, nous arrivons à Nashville et entrons par les quartiers nord, surnommés la Décharge. Le vieux frère Soleil a déjà midi moins le quart dans la tronche et des effluves de chaleur s’élève depuis le bitume en fissure zigzagant. La Décharge est un quartier dévasté, plus aucun édifice ne tient droit, les trottoirs défoncés, les gens dévastés ; des clochards tanguant, des zicos sans instruments et les bras en passoire, des poètes gravant du bout de leurs ongles rongés quelques vers dont tout le monde se branle sur les murs en briques cramoisies et même les clébards et les greffiers ont l’air saouls, se foutent sur la gueule par-dessous les gouttières des maisons usées sous le regard d’oiseaux sans plumes. On passe devant ce qui ressemble à une ancienne usine de produits chimiques, Sofia me dit que c’est un orphelinat ;

« C’est le Bird Nest, le seul orphelinat de la région. Tout un tas de gamins sont entassés dans ce trou toxique. C’est pas vraiment juste, mais c’est ainsi…Et merde. »

Elle me demande de lui attraper les cigarettes dans son sac, un paquet bleu et gris, des Blue Veins ;

« Allume m’en une. Tu peux t’servir. »

« Je ne fume pas. »

« Ah ! Tu m’étonnes…Passe moi les allumettes. »

Sourire en coin et regard amusé/charmeur, contraste dingue entre l’habitacle de la bagnole et le décor filant à allure ralentie derrière la vitreuse. Sofia me dit qu’on arrive bientôt, je me dis aussi que j’ai buté un type ce matin, un salop, sans doute, un type, malgré tout. Sofia semble biter ce qui me trotte sous la caboche ;

« Et te bile pas trop pour Connard #1. Bon, d’acc’, tu l’as buté, mais il t’aurait troué le buffet si tu l’avais pas fait. T’es pas un tueur Léo, t’es un survivant. Comme moi. »

Sofia pile finalement devant un rade à la façade sans fenêtre, juste des planches de bois moisi, le blase peint en lettres noires : Fair Weather.

Part III : Et puis, il y a les autres…

D’un coup d’épaule, Sofia ouvre la lourde branlante et je suis assailli par une odeur de renfermé, de pisse, de tabac froid, d’herbe forte, d’effluves d’alcool bon marché ; sur un gramophone tourne un live des Doors à Détroit et je reconnais Alabama Song. Il n’y a pas beaucoup de musique rock en Union Républicaine. On ne peut en écouter qu’en captant les rares radios pirates depuis que les Innombrables, tarés de culs-béni, l’interdisent formellement ; le rock, un tas d’autres musiques, les psychotropes, le saut à la perche et la baise extraconjugale. Sofia file au zinc, se plante devant le taulier, un gros type avec un bandana rouge noué sur une tignasse grise lui tombant jusqu’au milieu du dos, un futal en cuir brun et une chemise blanche comme lacérée au couteau émoussé ;

« Salut Beleg ! Tu vas, mon beau ? »

« Ah ! Bah merde, Sofia ! Ouais ça va, ‘pas à m’plaindre. Mais, et toi ? Ca fait une foutue paye que j’ai plus vu ton p’tit cul dans les environs, kess’ tu foutais ? »

« Rien, j’me baladais. Au fait, j’te présente Léo. Léo, voici Beleg, le taulier le plus vulgaire et le plus sympa de Nashville ! »

« Sacrée chierie, Sofia, pour quelle ordure tu vas m’faire passer, suceuse de con à durillon ?! Haha ! Bon, merde, salut Léo. Robbie est dans l’fond, avec les Speed Rats. J’vous amène un truc à boire ? »

« Deux pintes de Bloody Ale, tu veux bien ? »

« Bien sur, ma belle, j’vous prépare ça de suite. »

Sofia m’invite à la suivre d’un hochement de caboche, j’en profite pour mater son p’tit cul susnommé, mon cerveau et ma queue s’agitent, imaginent venir s’y échouer et s’essouffler là, juste au dessus, dans le creux de ses reins ; les Doors enquillent sur Back Door Man et je suis dingue d’amour. Beleg le remarque et se marre, me jette un regard complice de ses glozzes gris, presque d’argent. Dans le fond du bar, installée dans un box, se faisant face sur des banquettes en skaï trouées, – les mégots de clope, le temps et toutes les miches qui s’y sont frottées- se trouve la bande des Speed Rats. Sofia me présente Robbie, Gloria et Marvin. Ils ont tous environ mon âge. Robbie se lève, découvre une stature dépassant le mètre quatre-vingt, secoue une longue tignasse en ondulation et reflets dorés, étire un claquoir au carré en un sourire étincelant, plante dans les miens ses deux yeux plus bleus que la queue d’un nudiste paumé dans un blizzard et me tend une pogne pleine de cales et de cinq doigts longs et fins. Il broie ma main frêle, blanche-blanche comme neuve comparée à la sienne et me gratifie d’une tape dans le dos qui me décolle les poumons ;

« Bienvenue à Nashville, p’tit gars. »

« Heu…Merci. »

Je prends place sur une chaise, en bout de table, accuse le poids de quatre regards et j’ai comme l’impression d’enfin savoir ce qu’on ressent lorsqu’on est sur le point d’être boulotté en une bouchée. C’est aussi agréable qu’une coloscopie alors j’empogne tout en tremblote – speedspeed – ma pinte et en vide la moitié d’une traite. Ca les fait sourire. Je siffle la seconde moitié, hilarité générale, je crois bien que je suis adopté. Sofia me tape sur l’épaule, je l’aime, elle s’assoit sur les genoux de Robbie, l’attrape en pince par la mâchoire et lui enfonce une langue agile dans le claquoir. Son mec ? Non ? Si…Et merde…Je retourne au zinc, commande une nouvelle pinte, patiente ; Beleg est occupée avec une cliente, une blonde pulpeuse, vêtue tout en noir, avec un cul énorme. Elle a l’air de poireauter là depuis des plombes, pourtant il ne me semble pas l’avoir vu en arrivant. Le gramophone crache Ship of Fools, Beleg apporte ma bière et je rejoins le box des Speed Rats où Sofia est occupée à conter notre rencontre. Robbie applaudit ;

« Hé ! Putain, merde Léo ! Pour un gosse du nord, t’as une sacrée paire de couilles, tu m’impressionnes, héhé, ah ! Bon, vous allez rester là les copains, vous buvez des coups et vous prenez c’que vous voulez, c’est moi qui régale, – Beleg ? Tu leur sers tout c’qu’y veulent, et c’est moi qui régale, d’acc’ ? D’acc-. Pendant c’temps-là, vous mettez Léo à l’aise, vous trouvez moyen d’vous aimer putain, et moi j’vais aller nous bidouiller une fameuse nuit en l’honneur du jeune Léo, nouveau Rat, ça roulz ? »

Tout le monde répond ça roulz, je renonce à piger ce qu’un z vient foutre là et dit ça roulz aussi, ravi d’appartenir à une bande, heureux même ; C’était quand la dernière fois ? Peu importe. On passe l’après-midi sur place, à boire des pintes de Bloody Ale et quelques verres de bourbon, du Monkey Brain. Gloria et Marvin ont l’air de gens sympas, ils me racontent des trucs, m’en demandent d’autres mais j’écoute à peine ; Sofia se déhanchent près du bar sur When the Music’s Over. Elle danse divinement bien, son corps bronzé et quasi-nu ondule dans les volutes de fumée bleue transpercées de sept rayons du vieux frère Soleil qui se faufilent en serpent par les fissures des murs délabrés. J’ai toujours envie de la baiser, plus qu’avant, et j’ai aussi envie de reprendre du speed et Marvin me cause dans l’esgourde mais je m’en cogne ;

I hear a very gentle sound
Very near yet very far
Very soft, yeah, very clear
Come today, come today

Je m’en cogne totalement, fonce sur Sofia, l’attrape par les hanches, la peau des mes paumes moites contre la sienne, son souffle court s’enlise sur ma poitrine, ma respiration calenche en cadence au rythme de mon sang et de la musique et puis les iris dilatés se percutent, nos lèvres en contact, les menteuses tanguent, glissent et s’enlacent ;

So when the music’s over
When the music’s over, yeah
When the music’s over
Turn out the lights
Turn out the lights
Turn out the lights

Elle me repousse – doucement-, la porte s’ouvre sur Robbie, il voit, comprend, tout le monde comprend, merde ! C’est foutrement évident et moi je suis mort et c’est tout aussi foutrement évident. Robbie éclate de rire ;

« Haha ! On s’marre bien, hein ? Bon, on boit encore quelques coups et on filoche chez moi, y’a d’quoi picoler et d’quoi bouffer alors vous bilez pas pour ça. Léo, rhabille-toi. Ou reste ainsi, rien à carrer, hé ! »

J’pensais pas qu’il me laisserait m’en tirer comme ça, j’pensais être déjà mort mais non, – speedspeed-, sa nana et moi nous sommes embrassés…Et j’pensais pas qu’il reviendrait si vite mais comme personne ne dit rien, je dit rien non plus. On termine l’après-midi là, on commande encore à boire et à manger. Je suis complètement saoul, c’est la première fois que je me pique la ruche, je suis déjà étonné de ne pas encore m’être écroulé sur la table en alu. Gloria danse avec Sofia, – Been Down So Long sur le gramo’- Marvin roule un joint et va le fumer au zinc, avec Beleg. Robbie vient me secouer, dit que j’ai l’air d’avoir besoin d’un p’tit remontant et me propose d’aller prendre une ligne aux gogues. On se défonce, – speedspeed- et avant de rejoindre les autres ;

« Ecoute Léo, c’est pas une fille pour toi, d’acc ? Elle est givrée, et toi t’es un gentil. Oublie la mon pote, elle te ravagera le palpitant, tu vas jamais t’en r’mettre, et tous les vagins du monde y pourront que dalle, crois-moi, j’en sais quelque chose. Oublie la mon pote, ça roulz ? Elle pourrait bien t’attirer des emmerdes qui vont t’laisser raide.»

J’écoute mais l’ignore. En moi, la came reprend le dessus sur les litres d’alcool ingurgité, je me sens de nouveau en vie et gonflé à bloc ! Depuis le zinc, The End, on finit les verres, j’annonce que c’est moi qui raque ! Je sors de ma poche un gigantesque tas de pognons comme aucun n’en a certainement jamais vu. Tous clignent de grands glozzes ébahis sauf Robbie ;

« Ah ! Putain, merci mec, mais gaffe ton pognon, t’as sans doute là plus de billets que tous les habitants de la Décharge réunis ! »

J’sais pas, je m’en cogne, j’veux Sofia, et je veux m’tirer d’ici, allez danser ou j’sais pas je cours dans la rue, Sofia me rattrape ;

« Calme-toi, mignon. On va aller chez Robbie, il nous a préparé une fameuse nuit, tu t’souviens ? »

Ouais-ouais, j’me souviens ;

« Ouais-ouais, j’me souviens, d’acc’, ça roulz ! »

« Hé ! C’est qu’tu commences à baver comme nous, mignon. »

Les Speed Rats et moi nous entassons dans la bagnole des deux connards, Sofia au volant, Robbie à la place du mort, juste à ses côtés, je l’envie, salopard, mais je n’arrive pas à lui en vouloir ; Robbie est ce genre de type au charisme dingue, au charme animal, aux glozzes dégueulant cette lueur malicieuse, Robbie est ce genre de type qu’on a envie de suivre, qu’on a envie d’aimer, Robbie est ce genre de type dont on a envie. Dans la rue, le vieux frère Soleil est en train de foutre le camp, laissant derrière lui une pénombre naissante ; un vent frais remplace les chaleurs de l’après-midi, dernières oscillations entre l’été et l’automne. Sofia contracte sa cuisse droite, saillante, écrase l’accélérateur et nous fonçons à nouveau vers le sud et les quartiers de la Banquise. Gloria laisse tomber sa main sur mon genou, sa tête sur mon épaule mais je m’en fous – Sofia-, je me fous de Robbie, je me fous du père, rien n’importe plus qu’elle et moi, elle sur moi-moi en elle. Je crois.

Part IV : Mais il est tard, monsieur…

Nous passons par des rues et des boulevards et des avenues que je gaffe à peine. Gloria a retiré sa tête de mon épaule et derrière la vite file un décor urbain comme je n’en avais jamais vu, sinon en photo même pas 3D dans de vieux livres d’histoire, à la Grande Bibliothèque Républicaine de Chicago. Sofia ralentie l’allure et tourne sur la gauche dans une petite rue, Hungry Heart Street, puis coupe les gaz. Robbie nous emmène au dernier étage d’un immeuble en comptant une dizaine, ouvre la lourde même pas verrouillée de sa piaule, nous dit de faire comme chez lui. C’est un marrant, Robbie. Les Rats entrent et se mettent à l’aise dans le salon cossu ; fauteuils et canapés de cuir, chauffage au pétrole, éclairage bougies et lumières tamisées, teintures rouges, sols couvert de tapis confortables. Et des bouteilles de Monkey Brain et de Snake Bite’s étalées sur une table basse en verre et pieds d’airain en forme de taureau. Ah ! ;

« Y’a aussi trois caisses de Bloody Ale dans l’frigo. Hésitez pas à taper dans la bibine ! Et surprenante surprise de votre hôte adoré et bienveillant, Molly est là ! »

Tout le monde s’exclame, applaudit, et moi aussi, même si je n’ai pas le bout de la queue d’une idée de qui est Molly, mais les Rats ont l’air de beaucoup l’apprécier. Robbie se dirige vers un système audio dingue, avec grandes enceintes et plein de trucs qui me paraissent sorti d’un autre siècle, glisse un vinyle ;

« C’est Alas Salvation, du groupe Yak. Tu vas voir mon pote, ça déchire comme trucz.»

Hum ? Toujours pas l’temps de m’attarder sur ce putain de z ; la musique explose, la fête aussi. Marvin et Gloria ouvrent des bouteilles, Sofia roule un joint et Robbie filoche à la cuisine, en revient avec un caillou orangé entre les doigts ;

« Léo, je te présente Molly. Tu vas l’adorer, crois-moi. »

Sur la table basse en verre, Robbie effrite le caillou, gros comme un pouce-un-peu-gros, et répartit la poudre ainsi obtenue dans cinq petites feuilles de papier à rouler. Il referme les feuilles en formant comme de petits parachutes. Sofia en saisit un qu’elle dépose sur ma langue avec sensualité et dans un clin d’oeil ;

« D’ici quarante-cinq minutes, t’auras sans doute à nouveau envie de me baiser, plus intensément encore, et sans doute que j’en aurais envie aussi. Sois patient, ‘picole pas trop. »

Quarante-cinq minutes ? Soit. Je me joins à Marvin et Gloria. Il me sert un petit verre de bourbon, elle raconte qu’elle a été mariée pendant deux ans quand elle était gosse ;

« Et un jour, j’ai découvert que ma mère payait cet enfoiré pour être mon mari et m’faire des putains d’gosses. J’les ai tous bouffé. A l’époque, j’vivais dans un p’tit bled sur le Cercle Arctique. J’ai du radiner mes miches ici quand ma p’tite sœur a oublié d’éteindre son sèche-cheveux et que tout a fondu. Putain, z’imaginez ? J’aurais bien pu crever c’jour-là. »

…De quoi ? Robbie enquille ;

« Moi, j’suis increvable ! Quand j’étais gosse, j’vivais avec mes vieux entre les remparts de Manhattan. J’ai été enlevé par la communauté extra-terrestre qui vit dessous. Y m’ont envoyé subir une chierie d’expérimentations dans leur foutue base lunaire, planquée sur la face qu’on voit pas. Ils m’ont mis des p’tits tuyaux dans la queue et tout partout et y m’ont injecté un cocktail de maladies vénériennes, d’acide lysergique et de soda cola, depuis j’suis immortel. »

Les Speed Rats sont cinglés, je ne saurais dire s’ils se foutent de moi, s’ils disent vrai ou s’ils sont simplement déglingués de la carafe et qu’ils croient dur-dur à leurs foutaises. Et puis…un léger frisson dans le corps, le bas du ventre se manifeste, l’estomac se contracte en un haut-le-palpitant, j’ai l’impression que je vais dégueuler mais non ; chair de poule le long des bras, des doigts et puis tout le corps, étrange sensation glissant le long de ma queue, Marvin et Gloria se galochent, virent leurs fringues, Robbie se colle à Sofia, -assise en face de moi sur le canapé de cuir noir brillant-, sa main s’empare de son sein droit, le dénude et le révèle, Gloria prends Marvin en bouche, lui offre une fellation baveuse, bruyante, au rythme des riffs lourds tout en fuzz de Curtain Twitcher ; je me promène sur la partition du morceau, mes esgourdes captent chaque note avec une précision hallucinante, mes glozzes me donnent l’impression de bondir hors de leurs orbites, – les lueurs des bougies sont comme des phares perçant les ombrages gris d’une mer déchainée-, Robbie et Sofia me pénètrent de leur regard allumé, m’observent en détail, sourires sardoniques serpentant sale-sale sur les visages déformés par les excès de la journée en cumulation haute-haute ; montagnes agitées par les séismes psychotropes et les tempêtes en ciel d’amphét’. Putain, Molly ! J’arrache ma chemise de bon garçon de bonne famille, – puritain-, me laisse tomber à genoux devant Sofia, retire son short-shorts, elle laisse bidouiller dans un rire, elle ne porte pas de culotte et je plonge entre ses cuisses galbées, me noie langue la première après lui avoir baisé les lèvres. Je l’embrasse, la lèche, la suce, me gave de ses soupirs liquéfiés, en savoure chaque nuance mes sens exacerbés, à vif, hurlant à la découverte de ces nouveaux plaisirs. Robbie éclate de rire, et puis tout part en vrille, les Speed Rats se déchainent, démolissent le salon, tout y passe, sauf la sono. Sofia m’entraine dans la chambre, elle me désape, me masturbe, me suce, m’allonge sur le lit, s’occupe de tout…Extase totale, et puis…

Part V : Il faut que je rentre…

Je me réveille sur un sol froid et dur, humide. J’ai mal partout, gorge desséchée, la poitrine me brule et une douleur dingue et salope me vrille les reins ; sans mentionner une gueule de bois à reflinguer un suicidé. J’ouvre difficilement les yeux, poisseux, collant, me découvre nu sur un sol de béton dans une petite cellule sans lumière, sinon une lampe sur un bureau, de l’autre côté d’une rangée de barreaux en ferraille dure-dure. Dans un coin de la cellule, un seau rouillé ; c’est tout. De l’autre côté de ces barreaux en ferraille dure-dure auxquels je m’accroche, -me rapprochant de la faible lumière-, il y a un type lisant un bouquin, – Cent ans de solitude– sapé comme un cow-boy ; long manteau de toile claire rapiécée arborant le blason de la Horde Sauvage, un chapeau noir piqué d’une plume rouge et un cure-dent planté dans un bec aux lèvres craquelées, sous une gueule en granit et mal-rasée. Il m’entends remuer, pose son livre et se ramène vers moi d’un pas tranquille. Il porte un nunchaku ( ?) au côté gauche de sa ceinture de cuir, et un colt de l’autre ;

« T’as sacrément décarré la nuit dernière, p’tit gars. »

« Je…Quoi ? J’suis où ? »

« Au trou, p’tit gars. Où d’autre ? »

« Je…J’étais chez un ami… »

« Nop. T’étais chez un gros bonnet, le genre de cave à qui t’évites de faire des crasses, du genre : radiner chez lui en douce avec une bande de potes tout à fait défoncés, piquer les objets de valeur, ravager le reste et laisser sur place un foutu taré de crétin naïf débarqué d’où il faut pas au mauvais endroit pour porter le chapeau. Désolé p’tit gars. Tu seras jugé, et puis soit on te vire chez toi à coups de pompes dans l’cul, soit…Hé ! Y t’expliqueront tout ça au procès. En attendant, tu restes ici et tu fermes ta gueule. Si tu l’ouvres, j’te brise la mâchoire. D’acc’ ? »

« Quoi ? Mais »

Le cowboy déconnait pas et balance un grand coup de nunchaku ( ???) sur mes doigts encore accrochés au barreau ; BOUM-Crac-douleur, sale putain d’enfoiré, fils de pute unijambiste ! Ce taré m’a…;

« Tu fermes ta gueule. J’veux finir mon bouquin peinard. »

Il me souhaite la bienvenue dans les prisons souterraines du MontVautour, retourne à sa lecture de son pas nonchalant, presque désinvolte ; il n’a strictement rien à foutre de mon sort, alors qu’il sait bien que je n’y suis pour rien. Enfoiré de sauvage. Je m’assois par terre, dos contre les barreaux, me pétant les chicots tant je les sers pour étouffer les cris. Je…Et merde ! J’ai quitté mon bled natal, ma famille à la con, le confort d’un job débile, j’ai quitté tout ça pour être libre ! Libre !

Cowboy, barreaux, piège, trahison ;

Putain d’chierie.

oisillon

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¤ C’est déjà l’automne ; pourtant il fait encore nuit (Les Métamorphoses du Branleur Part. I)

Side A

C’est déjà l’automne ; pourtant il fait encore nuit et Sonny Clark déglingue les touches de son piano, cogne dessus comme un gosse sur ses géniteurs. Un clochard fouille les poubelles d’un boui-boui crasseux, quelques oiseaux volent pas droit dans la lueur des réverbères, un bus passe lentement, un poil en traviole ; j’crois bien que le chauffeur roupille. Je claudique à travers la Décharge en prenant la rue des Sacs-à-Foutre, passe devant une vieille baraque ; une bande de tarés – Speed Rats- y vivent et jouent de la musique sans arrêt, bringuent presque jour et nuit, c’est de chez eux que vient le Sonny Clark, Leapin’ and Lopin’. ‘faut reconnaître qu’ils savent parfois faire preuve d’un certain bon goût ces p’tits branleurs ; j’écoutais ça aussi, à leur âge. Aujourd’hui, j’écoute plus rien, sinon ce qui traine dans les jukebox. J’entre dans un bouclard ouvert 24/7, achète un paquet de clopes – des Blue Veins – et un quart de whisky – Snake Bite’s – , ressort, prend une rasade de whisky, allume un clope. Je passe devant le Fair Weather, pas encore fermé ou déjà ouvert. C’est un chouette rade. Je prends une autre rue, à un carrefour et me retrouve bientôt sur Zellmar Street alors que le vieux frère Soleil se pointe timidement, quelque part à l’Est, par dessus les baraques endormies, les usines fumantes et le Mont Vautour, sinistre témoin silencieux d’une époque sanglante semblant ce matin comme un souvenir ancien, lointain, comme un vieux rock usé. Ce p’tit air à la con que t’aimais fredonner jusqu’à cet instant débile où tu l’associes à quelque chose de sale, qui te pourrit la tronche et que tu voudrais bien zapper. Arrivé à un certain stade de la vie, il ne te reste plus qu’à éteindre la radio. Rasade de whisky. Clope. Un type, jeune, la vingtaine, s’amène vers moi ;

« Hey ! Le vieux ! File m’en une, tu veux bien ? Je vais me marier aujourd’hui, putain, tu l’crois ça ? J’ai besoin de fumer, file m’en une, tu veux bien ? »

Je file son clope au gosse ;

« T’as du feu ? »

Je lui tend mon briquet, il s’allume, prend une longue bouffée, me remercie dans un nuage bleuté et je continue ma remontée de Zellmar Street et au coin de celle-ci entre chez Al. Al est un vieux pote, on se connaît depuis qu’on est gosse ; je lui ai acheté le tout premier costard qu’il ait eu à vendre, quand il a ouvert son bouclard, quelques années avant la Guerre Dingue. Al doit avoir dans les 70 piges et il est le meilleur tailleur de la région, et p’tet même de tous les Etats-Désunis ; ‘paraît même que c’est lui qui taille les costards du Président et de l’Empereur. Je crois bien que c’est des conneries, Al n’a pas l’air du genre de cave à bouffer à tous les râteliers. Cela dit, mon tailleur est riche. Il m’accueille avec un grand sourire et une tasse de café fumant ; sur le tourne-disque, Modern Art, d’Art Farmer. J’accepte le café fumant avec plaisir, l’air est foutrement froid dehors. C’est déjà l’automne ; pourtant il fait encore nuit.

Side B

Franck arrive pile à l’heure de l’ouverture. Il a toujours été comme ça, aussi régulier et ponctuel qu’un foutu coucou, ah ! Merde, déjà trop d’années qu’on s’connaît lui et moi, ça r’monte à quand on était encore des gosses. Après le lycée, j’ai ouvert mon affaire, et Franck a été mon premier client. Je lui ai vendu son premier costard, il s’est payé mon premier costard. En cinquante piges, mon affaire a prospéré et je chie des talbins à plus quoi savoir en foutre ; c’en est presque indécent. J’viens juste de faire du café, en tend une tasse fumante à Franck qui l’accepte avec joie, y ajoute quand même une bonne dose de whiskey. J’lui fais signe d’en faire de même avec ma tasse. On trinque. Ca fait une chierie d’années qu’on s’est plus vu. Il m’dit qu’il a besoin d’un costard, qu’il a rencontré une poule, qu’il voudrait bien s’la baiser, mais que pour ça, il a besoin d’paraître classe, pas avoir l’air d’une loque de clodo pochardée ;

« Tu vois, elle est vraiment belle comme nana, ‘pis elle est classe, même si elle a un gros cul. J’peux pas aller la trouver saper comme une loque de clodo pochardée. »

Les femmes ont toujours été le grand problème de Franck. Il a eu du pognon à une époque, il s’était fait un gros paquet en organisant des paris sportifs sur les combats de putes qui avaient lieu au Hyacinth Whorehouse, le plus grand bordel de Tullahoma. Mais Franck est le genre de cave à tomber amoureux de la première qui lui fait les yeux doux et lui taille une pipe décente. J’sais pas si c’est à cause de sa gueule informe, de sa jambe plus courte que l’autre ou de son attachement presqu’érotique à la boutanche, mais Franck a jamais été foutu d’garder une nana. Les quelques fois où il en a trouvé une prête à l’aimer, il s’est arrangé pour tout foutre en l’air et la voir décarrer avec la moitié de son pognon. Et puis, moitié par moitié, tout son pognon a fini par mettre les voiles. Aujourd’hui, Franck n’a plus les moyens d’se payer mes costards alors je les lui offre ; en cinquante piges, j’suis devenu le meilleur tailleur de la région, p’tet même de tous ces putains d’Etats-Désunis, j’taille les costards du Président ! Franck s’pochtronne au whiskey dans des piaules qu’il loue dix billets la semaine dans les quartiers nord, dits la Décharge. Il est plus fauché qu’un clodo aveugle sur la voie rapide. On boit notre café, il allume une Blue Veins, me tend le paquet. Je refuse dans un sourire et lui propose un bon cigare ; un truc importé, cadeau du Président ;

            « Merci, Al. T’es un chic type. »

            « Bon, et elle s’appelle comment ta blonde ? »

            « Comment tu sais qu’elle est blonde ? »

            « T’aimes que les blondes, Franck. »

« Ah ! Merde, ça tu l’a dit. Ma mère était blonde. Celle-là, elle s’appelle Victoria, mais tout le monde l’appelle Vicky. Elle traine dans un bar de la Décharge. »

« Quel bar ? »

« Putain, qu’est-ce qu’on s’en fout ? »

« Merde, Franck, soit pas con. »

« Ouais, bon, si tu veux. C’est le Fair Weather, dans la Décharge. »

« Ah ! C’est le bar de Beleg ? »

« Merde, ouais, c’est bien ça. Tu connais Beleg ? »

« Pas vraiment. J’ai taillé un costard à son paternel y’a une quinzaine d’années. »

« Pour quelle occasion ? »

« Son enterrement. »

« Merde. »

« Ouais. »

Franck sort son quart de Whiskey et le vide dans nos tasses. Un peu plus dans la sienne. Enfoiré. Je lui dis de rester assis, le tourne-disque s’arrête après Cold Breeze alors j’lui dis aussi qu’il peut changer de disque. Je filoche à mon atelier et en ramène trois de mes dernières créations, ça devrait être à sa taille. Quand je reviens, je trouve la sale gueule de Franck penchée sur les vinyles ; il n’a pas l’air de s’décider. Je pioche à sa place une galette de Thelonious Monk accompagné du saxo dingue de Coltrane. Franck retourne à sa place, l’air triste, l’air con, boit une rasade, aspire une grande bouffée sur le cigare importé, cadeau du Président. J’lui montre les costards. Nouvelle rasade, nouvelle bouffée ;

« Pas mal. Pas mal du tout, même. Foutre de poiscaille, c’est du putain d’bon boulot, Al. J’vais essayer le gris, si tu veux bien. »

« Tu fais c’que t’as à faire Franck. »

« Ah ! Merde, ça tu l’a dit. »

Franck se dessape, jette ses vieilles loques mitées sur le parquet niquel et passe le costume. S’il se décide pour un autre, je lui offre celui-ci, impossible de le vendre, je parierai mes couilles en brochette que ce con s’traine la gale ou une saloperie du même genre. Il a l’air plutôt satisfait, s’envoie une lampée de whiskey ;

« Merde, y’en a plus. Et, tu sais que tu vas sans doute avoir un nouveau client c’matin ? »

« Ah, ouais ? »

« Ouais. Dis, t’as pas une rouliarde qui traine quelque part, des fois ? »

« Si, bien sur. Et c’client alors ? Tu sors ça d’où ? »

« J’te l’dis, Al. J’ai croisé un gamin sur la route, qui dit qu’il va s’marier aujourd’hui, qu’il a besoin d’un costard vite-vite. »

Je lui dis d’attendre là, retourne dans mon atelier, en revient avec une bouteille de bourbon, du Monkey Brain. Je rempli nos tasses, Franck m’offre à nouveau un clope, je la prend, on boit ;

            « Un gamin, tu dis ? »

« Ouais, la vingtaine, par là. Ca m’a fait penser à ton rejeton. Il aurait à peu près cet âge, non ? »

A peu près, ouais. Y’a environ vingt ans, Franck et moi on s’est payé une virée près de la frontière nord ; on a écumé tous les bars où il était jouable de s’payer du bon jazz et on s’est cuité la huffe une bonne partie de la nuit, jusqu’à ce qu’on rencontre deux minettes qu’étaient à peine majeures et d’acc-d’acc pour faire un tas de saloperies avec nous. Une sacrée foutue putain de gueule de bois et neuf mois plus tard, ma môme se pointe à la porte de mon bouclard – ici même- un marmot braillard dans les bras, dit que c’est l’mien. Je l’ai renvoyé dans son bled avec un cocard, deux ratiches en moins, cinq cent billets dans les pognes et une haine sans borne pour ma pomme et pour les hommes. Je n’ai plus jamais eu d’nouvelles, ni d’elle, ni du marmot braillard. Depuis, je fais c’rêve récurrent à la con dans lequel un gosse d’environ vingt berges entre ici en claquant la porte ; il lui faut un costard d’urgence parce qu’il s’marrie aujourd’hui même, avec une chouette nana, et même qu’elle est enceinte et que ça sera un brave petit gars et qu’il aura les yeux de sa mère et les mains de son père. Nouvelle rasade. Franck essaye un des autres costards et la lourde s’ouvre brutalement avant qu’il ait l’temps d’enfiler le futal. Un jeune gars, belle trogne, la vingtaine, gueule qu’il a besoin d’un costard pour son mariage ; il faut que ça soit fait avant midi ;

            « J’ai besoin d’un costard ! ‘faut que ça soit fait avant midi ! »

Le gamin est agité, Franck dit que c’est lui, lui tend ma tasse de bourbon, lui dit d’boire un coup. Il lui file aussi son paquet de Blue Veins et son briquet. Rasade. Clope. Le gamin respire un grand coup, reprend en mesure ;

« ‘voyez, y’a cette fille, une chouette nana, magnifique, drôle, tout ce dont un type comme moi peut rêver ! Sauf que je l’ai mise en cloque, c’est pas vraiment grave, j’compte bien lui faire un tas d’gosses ! Mais ses parents l’ont découvert ce matin et ils sont d’la vieille école, ils veulent pas que leur fille ponde un marmot hors mariage. »

Je…Putain, en fait, Franck n’est pas vraiment là, c’gamin non plus, je suis en train de rêver, ou alors j’suis déjà dans les vapes et j’percute pas…Je veux lui demander d’où il vient, j’espère, j’en sais foutre rien, et de toute façon, il m’laisse pas l’temps d’en place une ;

« ‘fin bref, on s’en tamponne de tout ça, mon paternel m’a conseillé de venir vous voir. Il dit que vous êtes le meilleur tailleur de la région, p’tet même de tous les Etats-Désunis. Il dit aussi qu’c’est vous qui tailliez les costards du Président, c’est vrai ? »

« Un père ne mentirait pas à son fils. Alors sans doute que c’est vrai. »

« Sauf que c’est pas vraiment mon père. J’le connais pas mon père, il est dans l’armée ou il s’est tiré ou flingué ou j’sais pas quoi. Mais bon, c’est quand même lui qui m’a élevé. »

« S’il a été là pour toi, alors c’est bien lui ton père. »

Rasade.

Clope.

elep

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Classé dans ¤ Station Service (Fonds d'bouteille)

Et la Plume remporta une palme . ..

Hopz, Hopz ,

http://www.streetpress.com/sujet/1473874511-1009-rue-isidore-ducasse

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Classé dans ~ Nocturne Vulgaire (Fables)

¤ Le Chant de la Terre

Une nuit fraiche s’achève, laisse place à une journée à peine plus chaude. J’me tire du pajot, enfile un caleçon, un futal en jean, et une chemise de laine noire par-dessus un épais t-shirt en coton à peine tâché. Je descends l’escalier et gaffe la septième marche ; elle est toute déglinguée, fait un boucan dingue, un coup à se viander les molaires si on s’prenait l’pied dedans. Dans la p’tite cuisine de ma p’tite maison, j’allume la radio, une symphonie de Malher ; j’ai pas changé d’fréquence depuis dix piges, c’était la fréquence de Delia, elle ne jurait que par les compositeurs classiques. J’allume la cafetière, balance deux tranches de lard dans une poêle et cinq œufs dans une autre. Je zieute la tocante en bois, un vieux coucou que Delia avait acheté chez un antiquaire ; il est huit heures, Josh va bientôt se lever. Je laisse le lard frire et les œufs s’brouiller eux-mêmes, ouvre le frigo et dégotte une boite de bière, d’la Bloody Ale. Je m’rends sur le perron de la maison, profite de la brise légère d’un début de printemps balayant la surface glacée du Winnebago. Je peux voir le lac depuis ma p’tite rue d’Aurora Lane, dans le p’tit village de Lake of Fire, dans la région des Grands Lacs Gelés (tu saisis l’ironie ?). J’aime bien cet endroit, j’y suis pas né, mais c’est là que je suis venu pour caner. Je sirote la mousseuse, rote et pourri le chant des oiseaux, m’allume un p’tit cigare bon marché, ramasse le journal, lis les gros titres ;

Le King est mort !

Elvis Presley tué au front !

Le Sud est en deuil, le Nord se réjouit !

L’article dit que le chanteur s’est pris une bastos droit dans l’œil, et que le soldat qui l’a tué s’verra remettre une belle médaille, et qu’il sera déclaré Héros de la République, mais à titre posthume, parce que le type est mort dans la minute suivante, tué par un de ses alliés, fan d’Elvis. Je me marre, jette le cigare, retourne à ma tambouille. En passant devant l’escalier, j’entends Josh s’agiter dans sa piaule, je vide la bière cul-sec et balance la boite aux ordures ; j’veux pas qu’mon gosse me voit picoler au p’tit déj’. Delia pouvait pas encadre ça non plus, alors du coup, je suis devenu plutôt bon pour couvrir mes traces. Je me sers un grand café, l’avale en plusieurs gorgées brûlantes, et quand Josh arrive dans son putain d’treillis militaire et une saloperie d’casquette de l’armée de l’Union qu’il a dégotté j’sais pas où. Putain, il est comme sa mère, ce con. Je fais mine de lire le journal. Josh prends un café, j’balance le papelard sur un tas d’vieux journaux. On les garde tous depuis que Delia est partie, j’sais pas pourquoi. Ca m’amuse, des fois, de relire d’anciens titres ;

Nixon Assassiné

Le Communisme a été vaincu

Le Big One frappe la Côte Ouest

Les Pères Fondateurs élisent le nouveau Président

Le Clonage légalisé ! La viande de bébé fait fureur !

, et un tas d’autres trucs dans l’même registre. Et puis le début de la Guerre Dingue. Putain d’siècle. Josh ouvre le frigo, prends la bouteille de jus d’orange, prépare nos assiettes avec le lard trop frit et les œufs trop brouillés. Il se sert un café, s’assoit en face de moi mange en silence, et puis ;

« Je sais que t’as bu une bière avant que j’me lève. »

Putain, il est comme sa mère, ce con ;

« J’les avais compté hier soir. Il en manque une. »

« P’tet bien que je l’ai bu cette nuit. »

« Tu sais quoi, Gus ? J’en ai plus rien à foutre, si t’as envie de t’piquer la tronche dès l’réveil, vas-y, te gêne pas pour moi ! J’pars bientôt, toute façon, tu pourras t’buter à la bouteille en toute tranquillité. »

« Tu pars ? Où c’est qu’tu pars ? »

« Je me suis engagé dans l’armée de l’Union, un bus passe dans trois jours, il m’emmènera jusqu’à Fort Collins. »

« Ah ! Bah, merde ! Fils, t’es ‘core plus con que j’croyais ! »

« Gus, ta gueule, écoutes, c’est important, d’accord ? On va pas laisser ces salops d’impérialistes nous dicter nos vies ! J’ai bien réfléchi, et le Président, j’crois qu’il a raison, on en a longuement parlé avec les copains, tu sais ? Et on va aller combattre pour la liberté ! »

« La liberté ? Héhé… »

Pauv’ gosse, il est très jeune, très con. Il était déjà très jeune et très con l’an dernier, quand j’ai trouvé un premier dossier d’enrôlement chez les bleus. ‘faut croire que j’ai pas vu passer l’second. A l’époque, j’lui ai décroché une paire de claques pas tristes sur le museau, comme ça, BAM ! de haut en bas, BIM ! de gauche à droite. J’me disais que ça lui ferait p’tet un peu entrer d’bon sens sous son crâne de piaf, mais que dalle on dirait bien, j’ai du mal m’y prendre. C’est sa mère qui s’occupait bien d’l’éducation, et depuis qu’elle est plus là, c’est devenu un poil tendu entre Josh et moi. Je me lève et prends une bière au frigo. Josh ne me regarde pas. Entre lui et moi, ça s’est mis à vriller assez vite en fait ; j’faisais mon deuil au bistrot, lui avec des potes débiles, dans la p’tite cave de ma p’tite maison, à écluser mes bières et mon pinard et tous impatients d’aller s’faire charcuter sur le front pour la gloire du drapeau. J’ai rien vu v’nir, ou j’ai rien voulu voir venir, j’en sais rien, putain, en tout cas, le résultat est le même, et mon p’tit déj’ prends un goût dégueu’ de chiasse mal digérée. Mon con d’fils ci-présent veut aller s’faire exploser les miches au nom de Dame Liberté. Eh ! Cette catin presque troyenne a fait plus de morts que le cancer, la religion et le rock’n’roll réunis ;

« Ouais, marres-toi, pauv’ pied d’vigne ! N’empêche qu’après la guerre, j’me ferai un tas d’pognon ! J’s’rai pas comme toi, moi, j’te le dis, un tas d’ pognon, du pognon à plus quoi savoir en foutre ! J’serai un vrai républicain, et j’vais m’faire tout seul, comme le Président, t’entends ? »

Ah ! Le Self Made Man ! Magnifique mythe moderne mais miteux râgouté de toute pièce par les grands pontes de l’Union, ceux-là même qu’avaient fait fortune pendant une chierie de siècle sur le dos d’esclaves ramenés du Continent Brûlé. Mais des esclaves, ça faisait pas sérieux, ça faisait pas moderne et ça tuait trop de bonshommes qu’auraient pu faire d’bons soldats. En plus de ça, les mecs commençaient à avoir des idées de révoltes, certains Dominus se faisaient trancher la gorge, pendant qu’ils ronquaient peinard, par leur bonne de chambre ou le gamin chargé de vider le pot à merde. Alors les Dominus sont venus avec cette idée d’abolir l’esclavage, et avec tout le pognon amassé grâce à ce dernier, ils ont construit des usines, agrandit les villes. Ils ont aussi changés de blase, sont devenus les Pères Fondateurs et ont formés l’Union Républicaine. Ils ont libérés leurs esclaves, et puis ils les ont embauchés dans leurs usines. Ils leurs ont filé un peu de blé, juste assez pour que le week-end, après avoir turbiné trop d’plombes en cinq jours, ils puissent se payer les merdes qu’ils fabriquaient toute la semaine, s’endettaient même, pour avoir la plus grande télé, les plus gros nibards, la plus grosse bagnole, la plus grosse queue. Le coup d’génie qu’ils ont eu, les enfoirés qu’ont pondu ce système ! L’esclavage est abolie depuis une vingtaine d’années, alors ‘faut plus dire esclave, ‘faut dire prolo ou ouvrier. Et puis la Guerre Dingue, des morts, des famines, des maladies, la peur, la méfiance, le doute. Et arrive le Self Made Man, le héros, truc pour faire croire au pauvre con de prolo que lui aussi, pourrait bien avoir sa propre usine, et sa propre escouade d’esclave sans chaine mais toujours servile, si seulement il voulait bien aider l’Union bienveillante à vaincre l’Empire du mal. L’Union fait sa p’tite propagande, promets monts et merveilles par pelletés opulentes. Les vieux, les jeunes, un pan assez large de la population, en fait, admettent volontiers qu’on est les gentils et qu’en face c’est les méchants. ‘parait que c’est aussi simple que ça ;

« Gus, arrête de faire le con. Gaffes c’que dit le Président, tu verras, c’est aussi simple que ça. Ecoutes, ce soir, avec les copains, on va à un Rassemblement, près de Milwaukee, t’as qu’à venir. Après, t’auras de vrais argument, et de faits, et tout c’qui faut pour bien penser, okay ? »

J’suis déjà allé à un d’ces Rassemblements, dans l’feutré, sans rien dire à personne. J’suis resté caché dans le fond de la salle, et j’ai pu mater une foule de jeunes et de moines jeunes s’laisser haranguer par un p’tit mec chauve, le cul vissé sur un canapé rouge à la con. Il persuadait cette foule à l’aide de références littéraires tordues et de rhétoriques vaseuses, il prenait l’Histoire pour la déformer et en faire des histoires, tout pour attiser haine et rage chez son auditoire ;

« Hum, nan, va chier. Ah ! Merde, j’préfère pas y penser, j’vais m’choper un ulcère. »

J’prends du vin blanc dans le frigo, c’est sa mère qui buvait ça, quand elle rentrait pendant ses perm’. J’en achète encore une rouliarde, de ce putain de vin blanc, machinalement, chaque fois que j’vais à l’épicerie. Je m’en sers une bonne dose dans ma tasse de café vide,-j’rince pas-, avale ma tranche de lard en une bouchée, la fait passer avec le vin et me demande combien de parents à travers ce putain de pays se posent en ce moment précis la même question : « où est ce que j’ai merdé ? ». J’pige pas, j’le pige pas, j’arrive pas à entraver ce qu’il voit de noble à aller s’faire buter pour un conflit qui l’concerne pas, un conflit entre quelques puissants bien à l’abri des bombes, putains de sociopathes jouant une partie d’échec génocidaire, tentant de déterminer par matraquage de burnes interposé lequel d’entre eux pisse le plus loin. C’est trop con, j’pige pas picole le blanc au goulot zieute la tocante. Il est neuf heures, j’suis beurré, mon fils me regarde avec autant de haine que de larmes. Putain, il est tout comme sa mère, ce con. Ce gosse est enragé, il a b’soin d’une cause, n’importe laquelle, un truc que j’aurais du lui donner, un certain aiguillage, rien d’obligatoire, mais au moins lui pointer la bonne direction plutôt que…Ouais, Delia, t’es partie un peu trop tôt, j’crois. Le téléphone sonne, c’est un copain de Josh, après une minute de discussion à voix basse, il se tourne vers moi ;

« Ecoutes, Gus, tu peux m’prêter ta bagnole pour ce soir ? Colin devait nous emmener, mais un truc a gelé dans son moteur cette nuit. »

Je prends un grand coup d’blanc, m’allume un cigare bon marché ;

« Ah ! Et merde, t’es assez grand pour piger qu’t’es en train d’faire une connerie et pour que j’puisse rien y faire, alors d’acc’, jvais t’passer ma putain de bagnole pour ton putain de Rassemblement. »

Je monte l’escalier, lentement mais en bouffant les marches deux par deux, récupère les clés d’bagnole, termine le blanc, explose d’un jet maladroit la bouteille en bas de l’escalier, descend en titubant ; j’gaffe pas la septième marche, celle qu’est toute déglinguée, fait un boucan dingue, mon pieds passe au travers, ma cheville se tord s’y brise, je tombe en arrière ; crâne fendu, j’crois sentir ma cervelle s’faire la belle j’dégueule m’étouffe dans le vin et la bière

et le lard.

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¤ Foutus foireux de fientes foutrées

« Buk est mort ! Buk est mort ! »

Hank déboule au milieu de la piaule d’un coup d’épaule bien trop matinal dans la lourde alors que je termine une branlette manufacturée. En un sens, il a frappé avant d’entrer mais quand même, ça se fait pas. Je jouie à l’instant précis où il arrive, et le sursaut causé par l’éjaculation et le sursaut causé par Hank se culbutent et me font gicler sans harmonie ni précision partout sur la couette du plumard ;

« Ah ! Les salopards, les salopards ! Sacrées foutus foireux de fientes foutrées ! »

Hank est furieux, j’crois pas qu’il ait remarqué que j’ai encore ma queue ramollissante en pogne. Il filoche dans la cuisine, en revient avec deux verres. Il sort de sa poche une pinte de bourbon, du Wild Horses, et remplit les verres à ras-bord ;

« Hé, dis, tu veux pas te mettre sur pause deux minutes ? Tu vas m’rendre dingue à sautiller et tourner en rond comme ça, merde, on dirait une pute pendant sa semaine rouge. »

« Buk est mort ! Buk est mort ! »

« Tu déconnes ? Comment ? »

« Ils l’ont eu, putain, ils l’ont eu ! »

Hank siffle le bourbon d’une traite, tousse, file aux chiottes et le dégueule aussitôt sans prendre la peine de tirer la chasse. Enfoiré. Il revient en s’essuyant le claquoir et le pif du revers de sa chemise en laine moche et se ressert un plein verre de Wild Horses. Cette fois, il prend le temps de le siroter, et même de poser son cul décharné sur l’unique chaise de la piaule ;

« Buk est mort…Buk est mort… »

Il est blanc comme un cul sous sa soutane. La dernière fois que je l’ai vu dans un état pareil, c’était quand sa nana était rentré d’une clinique de la côte Est avec un chibre en jonc plus dément qu’un baobab. Bon, j’hyperbolise peut-être un brin, mais je répète ce que Hank m’en a dit, j’ai jamais eu l’occasion de me faire ma propre idée du machin. N’empêche que son bazar, à sa nana, tout en or comme ça, ben ça a coûté tout le pognon que Hank possédait, et même sa turne. Ca l’a rendu fou. Le pognon, ça va, ça vient, y’a toujours moyen d’en trouver, une combine à mettre en place, un truc pas réglo, comme aller bosser à l’usine ou à la plonge, bref, c’est pas le plus important. Ca l’est moins que l’amour, et encore moins qu’un toit au-dessus de la tronche. N’importe quel cave se retrouvant à arpenter la rue est foutu, il lui reste plus qu’à crever ou à devenir dingue. Hank est devenu dingue. Il s’est mis à raconter des histoires, à se prendre pour Chinaski, l’alter-ego de Buk dans ses bouquins. Hank était ravi de partager le même blase que son héros littéraire. Ensuite, il s’est mis à les écrire, ses histoires. Sauf que c’était surtout des conneries, ça sonnait faux. Encore ensuite, il s’est mis à les vivre, ses histoires. Et là, c’est surtout devenu des emmerdes. Combats de boxe, bitures sans fin, les courses de bourrins, les putes, et Buk, encore et toujours Buk. Hank est dingue ;

« J’y crois pas, putain, Buk…Y’a qu’les bons qui calenchent, c’est dégueulasse. »

« Nan, ça arrive aussi aux mauvais, mais eux ça s’remarque moins. »

« P’tet bien…Il t’reste à boire ? »

J’ai pas remarqué que pendant que je monologuais à ton attention Hank a fini le bourbon. Je lui dis qu’il y a du pinard au frigo. Je profite de son voyage en cuisine pour enfiler un caleçon et installer un minimum de décence dans cette histoire aux relents de foutre pas sèche et de gerbe fraiche. D’ailleurs, pour ajouter encore un brin de classe à ce tableau crade, je pose une rhapsodie de Liszt sur le tourne-disque. Hank déboule hors de la cuisine, la boutanche de picrate pas débouchée en pogne ;

« Ah ! Merde, non, pas ça ! Buk est mort, il faut du Mahler ! »

« J’en ai pas. J’ai que ça, en fait, et j’sais même pas c’que ça fout là. »

Véridique, j’ai pas la queue d’une idée de comment ce disque est arrivé chez moi. Je l’ai écouté une fois par curiosité. Je trouve ça naze, mais Hank m’a souvent raconté que Buk aimait le classique, je pensais pas à mal ;

« Les symphonies ! Merde, Charles, t’es vraiment qu’un sale enfant de putain, t’écoutes jamais quand j’te parle. »

Je réponds pas. Je lui arrache la bouteille des mains et l’ouvre moi-même, mais je me foire et casse le bouchon de liège. Tant pis, je l’attrape par le goulot et tape le col d’un coup sec et précis sur le bord de la table en bois. Le goulot se brise comme il faut, presqu’aucun éclat, et peu de perte en pinard, le tapis boit un coup, léger, il y a droit aussi ;

« Merde, Charles, t’écoutes pas, t’écoutes pas. »

Je balance un regard vers ma machine à écrire, une Underwood portative ;

« T’as qu’à me l’écrire, enfoiré. »

« Ecrire ? T’écoutes rien, putain, Buk est mort ! T’entraves, ou pas ? Buk est mort, ça sert plus à rien d’écrire ! Maintenant, ouvre bien grand les esgourdes, si tu m’forces à répéter, j’te tue. »

Hank est dingue. Je lui fais signe de continuer ;

« Ecrire, c’est inutile, c’est comme te branler dans un gant de toilette, y’a que toi pour y trouver une once de plaisir aussi éphémère que futile. Quand y’a plus que ton cul et tes couilles qui les branchent, qu’est-ce qu’il te reste à écrire ?! »

Je réponds toujours pas. Je lui tends la bouteille, il goulotte, retrouve un semblant de calme. Hank termine le pinard, me demande s’il reste à un truc à boire. Je dis que ça m’emmerde un peu mais qu’il me reste une bouteille de Snake’s Bite, un whisky de contrebande, planquée dans les gogues;

« Mais ça m’emmerde qu’on y touche, Hank, c’est la dernière. »

« Buk est mort. Ta gueule. J’te tue. »

Hank est dingue. Il récupère la bouteille, en goulotte un quart sans savourer et dégobille aussi sec sur le tapis. Enfoiré. Je veux lui coller un marron mais il se met à chialer. Comme ça, sans prévenir, deux cascades salées lui coulent des mirettes ;

« Ah ! Les salopards, les salopards ! Sacrées foutus foireux de fientes foutrées ! »

« Oh ! Hank, tu m’as pas dit, comment il est mort ? »

« Ils lui ont signé un chèque. »

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