¤ Les Nuits étaient déjà fraiches dans les petites villes du Nord (Vingt ans auparavant…)

Les nuits sont fraiches dans les petites villes du Nord ; je m’en cogne pas mal sur le moment, bien à l’abri dans la chaleur boisé d’un rade – Sycamore Tree- distillant musique blues & bourbon de contrebande & je rêve d’un chat mort sur une voie ferrée quand la barmaid –mignonne brunette toute en boucles/ondulations – me tire de mes songes éthyliques, me murmure à l’oreille ;

« Casse-toi, poivrot ! J’suis pas une auberge ! »

Je zieute autour de moi, sans vraiment biter quoique ce soit à ce qui s’trame, la tronche encore embrumée : Tom Waits sur le gramophone louvoie son Wrong Side of the Road, sur les murs en plâtre fissuré une grande peinture représente deux taureaux qui s’emmanchent ; une autre montre le veuf de Nerval dégueulant au creux d’un fleuve calme. La barmaid semble furax, la clientèle fait mine de s’en foutre mais mate quand même la scène avant d’retourner à son verre. Sur la table en bois sombre qui m’servait de pajot y’a pas deux minutes s’entassent plusieurs grands verres vides, un carnet ouvert aux pages noircies de mes divagations foutraques & un bouquin de Jim Harrison – un Bon Jour pour Mourir. La jolie barmaid m’attrape par le col de chemise blanche/crade ; du haut de son mètre soixante-dix env. & semble-t-il sans effort, elle soulève ma maigre bidoche cramée pour la balancer sur les pavés de la rue des Sang-Bleus ; cette môme est pas croyable. Je redresse mon corps maigrelet/contusionné, parvient à me hisser sur une chaise en ferraille rouillée/peinture blanche éclatée ; je roule une cigarette & mate cinq gamines de pas-dix ans qui jouent sur le trottoir d’en face. Elles portent toutes les cinq des robes de couleurs différentes (blanche, rouge, noire, verte, bleue) très courtes, laissant entrevoir leurs sous-vêtements. Elles fument de vraies cigarettes –Blue Veins – & l’une d’elle, celle en rouge, a un de ces flingues, calibrés pour les gosses, à l’effigie d’une héroïne de bandes-dessinée, planqué dans sa culotte. J’refile quelques talbins à une des gosses, celle en bleue, pour qu’elle aille nous chercher des pintes de bière – Bloody Ale– mais la barmaid grille la manœuvre & vient calmement m’en coller une ;

« T’es pitoyable, va cuver ailleurs. »

Cruelle môme…J’cassos en claudiquant ; là-haut, le vieux frère Soleil plie bagage & j’ramasse un océan en orage sur l’coin de la gueule – ça m’dégrise. Un peu. Je songe à la môme, trônant en tailleur sur le zinc de son rade en bois, do-minant le sol couvert d’une assemblée d’âmes avinées venu s’égarer/s’oublier là. J’aimerais bien la r’voir. J’entre dans un diner’s au coin de la rue des Sang-Bleus & rêve à enquiller trois grandes tasses de café serré-serré : tentative vaine pour ce qui est de dessouler, l’idée étant simplement de m’rebrancher artificiellement la carafe afin d’être à peu près apte à articuler une phrase contenant sujet, verbe & complément. Ne plus savoir parler, ni même cogiter – pour un écrivain ou n’importe qui d’autre – ça la fout mal.

 

*

Je m’installe dans un box, sur une de ces banquettes en skaï usé, demande à un serveur maigrelet du café, des œufs & du bacon ; dans le jukebox : Reverend Glasseye – One More Smoke Before I Go. En attendant le café, j’allume une cancerette – Blue Veins – percute que la barmaid du Sycamore Tree ne m’a pas rendu mes affaires ; mon sac, mes carnets & mon bouquin sont restés là-bas. Chierie. Tant pis, j’irai les récupérer demain ; si j’y vais maintenant, je sens bien que je vais encore ramasser un taquet. Cruelle môme. Après trois clopes & toujours pas de bouffe ou de café en vue, je décide d’aller au bar me rencarder sur l’avancement de ma tambouille sus-commandée. Là, palabrent deux types sapés à l’identique : casquette de docker sur le crâne, mégot au bec, chemise de laine rouge & chino noir ;

« A l’époque, je bossais dans un port des Terres Libres, à environ plein de bornes au sud de Nashville. La Horde Sauvage m’a enfermé au MontVautour pour meurtre alors que je l’avais même pas tué cette pute ! Elle est morte en pondant son chiard, moi j’me servais juste de son corps. Et pas longtemps après ça, j’ai rencontré un oracle, une vieille radasse rencontrée dans un bordel. Elle m’a dit qu’elle avait eu connaissance par les dieux d’une Prophétie qui m’concernait ! Et la Prophétie raconte que le gosse de la pute reviendra à l’âge de dix ans se venger de celui qui aura souillé sa dépouille et si j’ai bien compté c’est cette année, ‘faut que j’me tire du Nord ! »

« Mon cher ami, en admettant que ta connerie de Prophétie soit vraie, t’as tout intérêt à rester ici boire un canon. Allez ! C’est moi qui te l’offre. En plus, j’te connais, t’es pas foutu d’compter tes doigts, t’es sur que ça fait dix piges ? »

« Merde, Pascal, t’es bien aimable mais tu bites rien ! La Prophétie a dit que… »

« Si la Prophétie est vraie, c’est que tout est écrit, si tout est écrit alors c’était déjà prévu que tu tombes sur cette radasse et qu’elle te raconte ton avenir ; doncz, ça fait partie de la Prophétie que tu essayes de lui échapper en prenant la fuite le jour-J parce que t’es trop con. Du coup, si tu veux lui faire la nique à ta conne de Prophétie, fais comme d’habitude et n’bouge surtout pas tes miches de saoulard et reboit un canon. »

Cette conversation me laisse sur le cul & j’me dis qu’à force de s’bouffer les pop-stars débiles, l’info en continue & le terrorisme le monde est devenu dingue – les gens s’masturbent une queue ramollie par les amphét’ & disent qu’ils cogitent. J’peux pas m’empêcher d’intervenir ;

« Mais alors il est aussi tout à fait possible que la Prophétie tienne compte du fait que ton pote t’avertisse de ne surtout pas bouger d’ici… »

« Putain, t’es qui toi ? »

« Jack. »

« Merde, Jack, t’as p’tet bien raison…T’en dis quoi, Pascal ? »

« J’en dis que j’en ai ras la fiole de tes conneries. Je rentre. »

Le dit-Pascal fout le camp en laissant tomber un talbin sur le comptoir, nous salue & passe la lourde : en face, un cinéma recrache son lot de spectateurs & un vent froid souffle sur leurs trognes en berne ; Pascal se fond dans la foule, disparait dans son ombre pleine & la bouffe ne daigne toujours pas se montrer. L’autre se tourne vers moi ;

« Dis voir Jack, t’es pas du coin ? J’t’ai jamais vu en ville, et vu ta tronche, j’pense pas non plus qu’tu sois d’la région. »

« Je viens de m’installer. J’suis arrivé de Nashville y’a deux jours. »

« Les Terres Libres, hein ? Et pourquoi qu’t’es v’nu dans c’trou glacé ? T’étais pas bien là-bas ? »

« Qu’est-ce qui peut bien pousser un type à traverser la moitié du pays pour s’installer dans c’patelin glacé ? »

« J’sais pas…Une gonzesse ? »

« Tout juste. »

« Ah. Merde. »

« Mwerfz. »

« Bon, j’ai pas trop d’mérite à avoir deviner, non-non, t’as bien la gueule du type à avoir sans arrêt des emmerdes avec les gonzesses, ouais-ouais. »

« Ah bon ? »

« Ouais. Eh ! Ca va ? »

« J’crois bien. »

« Bon-bon, c’est bien-bien, ‘faut jamais trop s’biler la tronche pour une gonzesse, ni pour personne, ça r’file des idées pas jolies-jolies. »

« Pourquoi tu doubles la moitié de tes mots ? »

« J’sais pas, ça fait toujours ça quand j’suis saoul… – saoul. »

« Hum. »

Là-dessus, la bouffe & la boisson se montrent enfin ; j’attaque mon assiette avec voracité, dévore le tout en trois fourchetées mais savoure le café chaud & dégueulasse, comme passé trois fois au filtre en serpillère. Le serveur – aussi maigre qu’un clou par temps de disette – ramasse ma vaisselle, se tire en cuisine & je peux le voir prendre une taff de crack avant de s’effondrer contre le frigo débranché ( ?!), accompagné du cuistot aussi décharné & transparent que lui – ils s’enlacent, se galochent & sombrent. Les boulots ingrats & répétitifs ont tendance à conduire les jeunes types à la folie & les transformer en vieux junky ; une fois que le singe est sur l’épaule, il est difficile voir impossible de l’en déloger. Ce singe peut prendre plusieurs formes : seringues, pailles, bouteilles, pipes, dés, cartes, vagins, pénis, biftons, flingues, sports extrêmes ; il est l’allumette & la mèche qui te fera sauter l’âme si t’y prends pas garde. ‘faut être un sacré putain de p’tit malin pour tâter d’ces conneries sans y succomber & j’suis trop fainéant pour être malin alors j’attends que le serveur radine son cul d’allumé pour lui commander un rhum – Snake’s Bite – avec du cola & un peu de citron vert. Ses glozzes plein de vides – incapable de percevoir son propre fil – le serveur funambulise vers le bar, me prépare un verre, me le ramène. Il est ailleurs, la tronche bouffée crue par son macaque. Je siffle mon verre & laisse le mien faire son boulot. Ce rhum j’lui trouve un goût dégueulasse & dans le juke-box Lightnin’ Hopkins enquille sur Ain’t Nothin’ Like Whiskey ; j’me dis qu’il a pas tord, commande un bourbon – Monkey Brain – avec deux glaçons & avant que je ne sois servi une gamine de pas-dix ans en robe rouge déboule dans le rade, dégaine un calibre d’enfant, le pointe sur le docker anonyme/nécrophile ;

« Il y a dix ans, tu as souillé la dépouille de ma génitrice… »

« Non, attends p’tite, écoute

La gamine n’écoute pas, tire trois fois. Le docker s’écroule dans sa légende rouge/rouge dégoulinante par les trous fumants illustrant sa poitrine inerte. La gamine fout le camp, poursuivie seulement par le blues que crach’encore le jukebox.

Le docker est mort & le monde s’en cogne.

On évacue le diner’s &

j’suis toujours saoul &

cette gamine a dix ans, en fait.

Putain d’chierie.

 

*

J’suis lessivé. Après le meurtre du docker, j’ai renoncé à retourner voir la môme du Sycamore Tree pour aller m’écrouler sur le pajot de la p’tite case minable que je loue depuis quelques semaines. Je me suis déshabillé, j’ai pris une douche & me suis allongé nu sur les couvertures mitées mais impossible de ronquer & ça fait presque six mois. Je n’ai jamais vraiment aimé dormir ; je trouve que c’est une incroyable perte de temps mais là, j’dois bien reconnaitre que le manque se fait sentir, j’en ai la caboche qui déraille. Derrière la vitreuse en poussière de ma piaule, le vieux frère Soleil radine ses miches & je termine de relire les Nuits Blanches en lâchant un sale pute à l’intention de cette Nastenka. & puis j’me dis que j’exagère, que le narrateur a décarré – probablement – a se montrer trop romantique au point d’en devenir flippant, que ces envolées lyriques le font passer pour un taré au palpitant trop excentrique. J’me traine à la cuisine, trouve une Bloody Ale dans le petit frigo, en prend une grande rasade en guise de p’tit déj’ & conclus ma réflexion en m’disant que le narrateur & Nastenka sont deux beaux couillons rescapés/paumés sous des cauchemars en ruines ; il lui fait la courte-échelle, elle s’en tire, se sauve vers que dalle ; lui reste comme un doux crétin, planté dans son sous-sol onirique aux relents de rat crevé. J’me traine (encore) au salon, glisse un disque de Howlin Wolf – Back Door Man – m’installe devant ma machine à écrire, une Underwood portative, en m’disant que ce matin est aussi mauvais qu’un autre pour se mettre au turbin. L’écriture est la pire chose qui soit & si tu me montres une seule personne affirmant adorer ce boulot à la con alors ce sera un bon menteur ou un mauvais auteur. Je pianote un titre : Les Nuits étaient chaudes dans les grandes villes du Sud, bois une belle gorgée & roule un joint en me disant qu’une muse se pointera p’tet hors de sa fumée. Que dalle, d’abord, & puis trois coups sur la lourde – pas celle de l’entrée, celle de la cuisine. Qui radine au p’tit matin par derrière ?

’cause I’m a back door man, the men don’t know
But the little girls understand, all right, yeah

J’me traine (& toujours) tandis que résonnent trois nouveaux coups & je me remémore une chierie de faits-divers sur des caves s’faisant braquer dès potron-minet (si, si) par des bandes de gamins sapés tout en blanc avec des chapeaux noirs à la con & des coques en plastique vissées sur les burnes. Z’ont du trop lire Burgess. J’hésite à prendre un couteau de cuisine, trois nouveaux coups me tirent de mes égarements en forme de réflexion vaseuse, j’oublie le couteau & ouvre la porte sur la barmaid du Sycamore Tree. Elle porte un sac en papier brun contenant des citrons verts, une boutanche de cola & une autre de rhum – Snake’s Bite. Elle porte aussi mon sac en bandoulière ;

« T’as oublié tes affaires cette nuit. J’me suis dit que t’en aurais besoin. »

« Merde ! »

« J’aurais préféré merci, mais de rien. »

« Hein ? Ah ! Ouais-ouais, merci, mais heu… merde ! J’ai cru à un braquage, j’aurais pu t’coller un bourre-pif, t’y as pensé à ça avant d’radiner ici à six plombes du mat’ ?! »

Elle hausse les épaules ;

« Pas vraiment. & puis, j’ai fermé tard, j’pouvais pas arriver avant. »

« Bon, rentres, tu dois t’geler les miches. J’vais t’faire du café. »

« J’ai piqué une bouteille de rhum, au boulot. »

« Coolz. Comment tu m’as trouvé ? »

« T’as laissé ton larfeuille avec tes papelards dedans. »

Je réalise alors que j’aurais été bien emmerdé si j’avais du payer pour ma bectance au serveur toxico & me surprends à songer que la mort du docker m’aura épargné de faire la plonge à sa place ou de trouver une combine pour lui planter un joli drapeau. La môme filoche au salon, dégotte dans mes cartons de vinyles un Patti Smith – Horses – & tandis qu’elle entame son Gloria, je considère cette cruelle môme glissant à nouveau de son pas léger vers la cuisine, ouvrant les placards à la recherche de godets ; debout sur les pointes, elle me semble comme une allégorie candide/antique des amours qui foutent le camp en deux ans sans s’retourner & ressassent sans cesse & se plantent dans les arbres fruitiers & sont assommés par les abricots pas encor’mûrs en cascade. Putain, j’suis raide ; je zieute mon Underwood portative, m’demande si ça vaut l’coup d’écrire tout ça sous ce titre pianoté y’a quelques minutes. La môme suit mon regard ;

« T’écris ? C’est génial ! »

« Pas vraiment, non. »

« T’écris quoi ? »

« Pas grand-chose en c’moment. »

« J’écris, moi aussi. »

« Vrai ? Tu m’feras lire ? »

« Hum. Nan. »

« Pourquoi ? »

« Tu supporterais pas, t’es trop sensible, ça s’voit. »

« Merde, t’as pas l’droit de m’faire un coup pareil ! »

« Quoi ? »

« Tu sais très bien c’que j’veux dire : tu peux pas m’laisser en plan après m’avoir balancé un truc pareil, maintenant, je dois savoir ce que tu peux écrire, tu peux pas m’laisser en rade avec seulement mon imagination. »

« Et pourquoi pas ? T’es écrivain, non ? »

« … »

Cruelle môme. Elle a l’air un peu dingue, elle a cet esprit fort, indépendant, résistant ; elle est de celles&ceux qui n’ont besoin de personnes pour exister, il y a cette sublime folie qui orne son regard en lumière noire. Elle me demande si j’ai déjà publié un truc, je réponds que non. Sans doute que j’ai trop tendance à prendre mes lecteurs pour des cons ;

« Ouais, t’as bien la gueule du type persuadé que le monde est rempli de crétins. Et t’aurais pas tord, si tu veux mon avis. »

C’est la seconde fois en une nouvelle qu’on m’dit que j’ai la « gueule du type qui… ». Je décide de m’en foutre & on s’installe dans le salon. La môme prépare deux verres de rhum/coke & citron vert, j’allume deux clopes – Blue Veins – & à travers leur fumée & la vitreuse en poussière, une antenne radio fait flipper les ondes aphones de la pièce ;

« Sur tes papiers, y’a marqué Jack. C’est vraiment ton nom ? »

« Yepz. »

« Jack ? »

« Yepz. »

« C’est pas un peu con, comme nom ? »

« Sans doute. & toi ? »

« Quoi, moi ? »

« Tu t’appelles comment ? »

« Anita. »

« J’trouve pas ça moins con que Bob. »

« Haha ! Non, sans doute pas. »

Sourire dingue, j’vide mon godet d’une traite. Je lui demande ce qu’elle fait dans la vie, à part abreuver des branques sans intérêt & écrire des trucs qu’elle préfère me cacher ;

« Je danse. »

« Tu m’fais voir ? Ou c’est comme tes textes ? »

Elle répond d’un rire, sirote son rhum, dit que c’est pas encore le moment ;

« Jack ? »

« Anita ? »

« Tu viens des Terres Libres, pas vrai ? »

« Yepz. »

« C’est à cause d’une gonzesse ou d’un mec que t’as déménagé ? »

« Une gonzesse. Mon ex-femme. »

« Elle t’as foutue dehors ? »

« Non, c’est moi qui m’suis tiré…Quoiqu’en y r’pensant, c’est p’tet bien toi qui as raison. »

« C’est à cause d’elle que tu picoles ? »

« Non, j’picolais déjà avant d’la rencontrer. »

« Elle en disait quoi ta femme ? »

« Que si j’suis un buveur, c’est à cause de Bukowski & Jim Morrison. »

« T’en dis quoi, toi ? »

« Qu’ma femme est une foutue conne. »

« Trinquons ! »

Nous trinquons & troquons Patti Smith contre Jesus & Mary Chains – Darklands – ; nous passons la journée à picoler en discutant littérature & en se passant des disques de rock’n’roll ; elle me parle d’un tas de trucs – sans jamais trop se dévoiler – on a quelques-unes de ces conversations qui s’mettent en branle d’elles-mêmes quand deux personnes se rencontrent & s’intriguent & se plaisent ; j’aime bien ces moments où l’on se raconte un tas d’histoires marrantes – ou tristes – des histoires qu’on n’oserait pas raconter à un autre moment parce qu’elles nous sembleraient inintéressantes/casse-burnes mais qui ici défilent en se foutant bien des aiguilles du coucou déglingué pendu au mur. Dehors, le jour se tire & dedans, on commence à avoir faim & on a toujours soif. Je monte au grenier, trouve pas de rhum mais une rouliarde de vin rouge dont j’avais complètement zappé l’existence / Anita fouille dans le frigo, nous prépare deux salades avec des œufs pochés & d’autres trucs dedans : c’est délicieux & on fait passer tout ça avec le vin fameux que je ne prends pas la peine de déguster ; j’ai jamais vraiment su faire la différence entre un bon cru & une piquette de bal musette, je m’dis que le goût d’un vin dépend aussi de la personne avec qui on le partage, un peu comme le sexe ou la musique & je repense au bouquin de Jim Harrison – Un Bon Jour pour Mourir – dans lequel il parle du « pouvoir trompeur de la musique » & du « romantisme exacerbé qu’elle pouvait inspirer » qu’en écoutant Girl from the Northern Country de Bob Dylan & Johnny Cash, on avait immédiatement envie de tailler la route jusque là-haut pour la retrouver, ou un truc dans le genre. Anita reprend son rôle de DJ & troque Darklands pour les Doors – Take It as It Comes – ; putain, sans rire ?! Cette môme me laisse pantois (mais si) & j’sais pas si c’est elle ou la picole mais j’me sens défaillir ;

« Pourquoi t’es venu jusqu’ici pour m’rendre mes affaires ? Après la beigne que tu m’as collé j’aurais pas cru que tu m’ferais une telle chandelle. »

« Hier soir, t’étais un sacré abruti. Et puis, j’avais déjà les glandes parce que j’étais pas supposée bosser. Et puis, t’es assez mignon dans ton genre. »

& puis comme souvent quand deux animaux se retrouvent en cage assez longtemps – le rhum & l’herbe & le vin & tout l’reste aidant- on a fini par se désaper & se coller au plumard. Là, une voix sonne en intracaboche : Mec, t’y arriveras jamais avec tout c’que t’as ingéré. Salope de voix interne, j’vais lui donner tord ! Anita & moi, on se jette tout emmêlé sur le lit pas-fait, elle dégage mon caleçon avant que j’ai pu m’attaquer à son soutif, me saisit la queue à pleine main & je vois dans son regard l’étonnement/déception de la trouver encor’inerte. Qu’à cela ne tienne, elle fourre sa langue dans ma bouche, me masturbe avec une frénésie mal-contrôlée – c’est un poil douloureux – & rien à faire. Je veux dévoiler ses seins, elle me tape sur la main, fait le boulot à ma place & toujours rien. J’crois bien que ma queue jalouse la relation que j’entretiens avec la bouteille & qu’elle se venge en restant d’un parfait immobilisme quand j’ai le plus besoin d’elle. J’ai toujours eu du mal à trancher entre les deux ; il est vrai que la bouteille l’a plus souvent emportée. L’amour charnel permet de s’oublier soi & le reste quelques instants, l’ivresse permet d’oublier ces instants, d’oublier qu’on est déjà mort après vingt ans, d’oublier qu’il reste un peu de vie, quelques beautés…Des beautés qu’on regrette aussitôt puisque le goût de trop-peu calfeutre l’ensemble alors on veut oublier cet art de la vie en instantané, comme un polaroïd tout gris prenant la poussière dans un grenier sans toit. Anita se marre ;

« T’es pas frustré ? »

« Ta gueule. »

Cruelle môme.

 

*

Les nuits sont fraiches dans les petites villes du nord ; je m’en cogne pas mal sur le moment, bien à l’abri dans la chaleur boisé d’un rade – Sycamore Tree- distillant musique blues & bourbon de contrebande & y’a comme un goût de redite, non ? J’croyais être mort mais le matin se lève, j’percute que je suis allongé à côté du lit ; une gueule de bois foutrement douloureuse & une chanson de Shivaree me reviennent en tronche & en simultanée : Goodnight Moon. Je descends au salon, Anita est déjà partie ; elle a pris le temps de mettre les verres dans l’évier, le tourne-disque grésille dans le vide & sur la porte de la cuisine, y’a un clou & un papelard :

tu m’auras bien fait chier, tiens…

je t’embrasse,

à plus tard

 

J’me calle devant ma machine à écrire, tape un nouveau titre :

Les Nuits sont fraiches

dans les petites villes du Nord

 

 

vide un reste de bière,

& fume une fin de joint.

Je me lève de ma chaise

& retourne au pajot.

 

les jours étranges s’échangent,

se démembrent mais semblent

parfaitement identiques.

 

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Classé dans ¤ Station Service (Fonds d'bouteille)

¤ L’histoire du pire braquage de l’Histoire des braquages

Ce matin-là, je suis dégagée du plumard à coup de pompes métaphoriques dans les miches par un réveil en sonnerie tarée. Il me vrille les étagères, je lui décoche un uppercut en plein cadran, me lève ; j’ai quinze minutes pour rejoindre le Catfish Hospital, dans la Vieille Ville. C’est jouable, je fais toujours en sorte de dormir le plus longtemps possible & la routine matinale est rodée. Je traverse sur la pointe des pieds les lattes en bois blanc de ma piaule, gaffe au palier en lattes grinçantes & au sommeil léger de ma coloc’ – je rejoins la salle de bain. Je me douche rapidement, enfile un pantalon & un débardeur noir, des sandales de cuir marron ; j’attache ma longue tignasse en ébène, laisse deux mèches en ondulation tomber de chaque côté du visage. & si j’me rasais le crâne ? Si j’étais plus couillue, c’est ce que je ferais, j’trouve ça carrément canon. Mais j’le sens pas trop sur ma ganache alors j’me maquille à peine & passe par la cuisine ; dans le frigo, un jus de fruits quelconque dont je siffle deux verres et puis je file au boulot au volant d’une camionnette blanche. Dans le ciel, le vieux frère Soleil tape dur-dur sur les toits tuilés des maisons, se reflète sur les vitres cradingues des immeubles, assomme les badauds dans les rues du poids de sa chaleur terrible – même les piafs ne volent pas. Cette ville est dingue : soit couverte de neige acide, soit noyée sous des trombes de flotte, soit cuite à l’étouffé par ce vieux frère Soleil en tape-tape comme un batteur fou jouant Mobydick. A la radio, DJ Spike & son émission Cowboy Bebop ;

« Ouuuh ! Ambiance feutrée pour démarrer ta journée au turbin, mon lapin !! T’biles pas pour ta lapine, elle s’occupe de ma – hii haaa !- on enquille/enchaine wahwah avec The Iron Horse par The Sound Effect ; yeah yeah ! See ya Space Cowboy ! »

Ce type est dingue.

 

Je gare la camionnette rue des Trente Sodomites, face au Catfish Hospital. Je vais fumer un clope avant de démarrer, percute que j’ai zappé ma blague dans ma piaule ; chierie. Je remonte l’allée en macadam trouble sous la chaleur moite, me réjouie à l’avance de la fraicheur en clim’ & à fond du hall d’entrée. Sur la double-portante en verre/battante, une pancarte signale que la clim’ est en panne & j’ai soudain la sensation très nette que ça va être une longue journée de merde…Putain ! Je remonte le couloir menant vers l’Aile Psychiatrique tandis qu’une goutte puis deux puis un foutu torrent de transpiration dérape le long de mon dos, sous les bras, entre les cuisses, colle le tissu de mes sapes & les illustrent de charmantes auréoles en mouvance – & je suis comme un test de Rorschach ambulant. Je décide de faire un détour, coupe par l’Aile des Maladies Vénériennes & des Erreurs Médicales ; ça sent toujours la merde. Je retrouve les vestiaires & pique une blouse propre/sèche ; je balance mes fringues à la poubelle. De retour dans le couloir, je croise un toubib’ en pleine discussion avec un réalisateur de film porno à la reniflette convulsive/pulsive ;

« Ecoutez, doc,  laissez moi simplement poser une caméra, mes deux actrices & mon épagneul breton dans votre salle d’op’ pendant que vous rafistolez vot’ gars. On sera discret, vous bilez pas, ça sera comme si on était même pas là ! »

« Non, mais c’est pas le bruit qui m’embêtent. »

« C’est quoi, alors ? Le clébard ? »

« Ben, j’vous cache pas que point d’vue hygiène, c’est pas génial. »

« Bon, très bien, pas d’clébard alors, je vire le clébard – hop ! plus d’clébard ! »

« Bien, bien. Dans ces conditions alors… »

Je passe mon chemin en décidant d’ignorer ces deux crétins ; mon patient m’attend, j’ai pas vraiment le loisir de m’attarder à cogiter sur la morale & l’éthique qui ont foutu le camp à peu près au même moment qu’un quelconque sentiment de culpabilité, laissant la civilisation dans une profonde sensation de malaise inconscient. Un patient m’a dit un jour – à propos de sa femme :

Franchement quand je vois ce qu’elle mange, j’aimerai pas être ses chiottes !

Je crois entraver aujourd’hui ce qu’il voulait dire.

 

Je crapahute le long des couloirs blancs crades, murs fissurés, loupiottes brisées, câbles apparents & tout le toutim. Je traverse un petit parc & l’Aile de Désintox’ pour Nourrissons Camés, arrive enfin dans mon bureau. La petite pièce confinée pue le renfermé, ma plante verte a suffoquée & j’ai la désagréable sensation de fondre de l’intérieur. Dans le tiroir de mon bureau en faux-sapin brûlant, je récupère un paquet de clopes – Blue Veins – & le dossier de mon nouveau patient ; il sort juste des prisons du MontVautour. Il s’est fait coffrer pour braquage. Il a voulu piquer le coffre-fort d’une superette de la Décharge ; il est trop cinglé pour la prison, pas assez pour la potence – alors ils me l’envoient. Sur le petit tourne-disque, je glisse un album de The Jesus & Mary Chain – Psychocandy – j’allume un clope & derrière l’horizon flou XXII mandolines prennent feu.

 

Le nouveau patient arrive, le visage à moitié dissimulé par une casquette de base-ball – je le reconnais sans mal. D’abord parce que j’ai vu son blase sur le dossier, ensuite parce que lui & moi nous connaissons depuis longtemps. A l’époque, on formait un duo de supers-héros & on bottait des culs de méchants toutes les nuits. Suite à une mission qui a mal tournée, j’ai troqué mon costume contre une blouse blanche. Lui contre une caisse de mauvais whiskey. & puis il est devenu dingue ;

« Salut. »

« Salut. »

« Bon, tu m’racontes ? »

« Tu veux que j’te raconte l’histoire du pire braquage de l’Histoire des braquages ? »

« Ca pourrait m’aider à mieux comprendre. »

« Ah ! D’acc-d’acc doc’, mais alors tu vas m’dire d’abord c’que TOI tu fous là. »

« Je travaille ici. Je soigne les gens. »

« Foutaises. Et tu le sais très bien. »

« De quoi tu parles ? »

« Héhé, bon, d’acc, laisse béton. Tu veux rien dire, pas d’problèmz, j’vais te la conter l’histoire du pire braquage de l’Histoire des braquages. Bon, ‘faut savoir qu’avec mon pote, on était salement allumé au whiskey & qu’on a pas vraiment mis de plan en place ; enfin y’en avait un mais je m’en souviens plus par contre, j’me souviens très bien que mon pote, ben il bitait que dalle. Il est très con, mon pote & moi aussi, du coup on s’pige pas. »

« Mais pourquoi t’es allé braquer une superette ? »

« J’sais pas ; besoin de pognon, besoin d’action, besoin d’faire quelque chose, arrêter d’zoner les sous-sols en attendant…Besoin d’être, aussi j’crois… J’en sais rien, en tout cas c’est pas ma faute, c’est l’autre con ! Il a déconné, comme toi tu déconnes ! »

Je ne réponds pas, allume un clope, lui en offre un. Il demande s’il peut boire un coup ; je ne réponds pas, il souffle un nuage goudronné dans l’air bouillonnant, tire une flasque de sa poche revolver, en tire une trop longue rasade. La civilisation l’a laissé en rade, à pourrir dans un caniveau comme elle fait chaque fois que vous n’êtes pas en phase avec elle. Ou bien elle vous enferme dans une boite aux sols & aux murs & aux toits tout blancs. Alors vous vous laissez aller aussi à détester le reste, tout c’qui varie, diverge, oscille – selon votre perception altérée- & il me parait de plus en plus évident qu’aucun modèle sociale n’effacera la haine de l’autre. Le nouveau patient s’apprête à enquiller sur son histoire quand la porte de mon petit four s’ouvre à la volée, dévoile deux gonzesses – dont ma coloc’ ( ?) – en chemisettes & pantalons blanc-blanc, ils hurlent, agitent des nunchakus en bois blancs ;

« Ah ! Te voilà ! Bons dieux, tu r’commences à délirer ! Tu vas rejoindre ta cellule, fissa ! »

« C’est quoi son problème, à elle ? »

« Multiple-personnalités. Elle est persuadée d’être une ancienne super-héroïne qui bosse ici comme toubib de la tronche. »

« Ah ! Mais ouais ! C’était elle la cinglée qui s’baladait toujours avec ce type-là, dans un fuseau à la con avec une casquette de base-ball littéralement vissée sur la tête ? »

« C’est ça. »

« Et lui ? »

« Justement, on nous l’a amené ce matin. Il s’est fait pincer pour braquage. Le pire braquage de l’Histoire des braquages ; bouges pas,

j’te raconte.

»

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¤ La Docilité des Jeunes Gens Lessivés

Un coucou déglingué hérité d’une époque révolue piaille fort-fort, tel un pot sourd comme lui-même ; le vieux frère Soleil – pâle & timide – radine ses rayons par-dessus les toits de Savanna-la-Mar – petit bled en bord du Golf Impérial, au sud-est de l’Empire Confédéré du Sud, proche de la frontière avec les Terres Libres. Dans la cuisine, le paternel fait siffler le café, la génitrice laisse fondre un morceau de beurre au fond d’une grande poêle avant d’y jeter du lard et de belles tranches d’oignon, le pain est déjà grillé ; les effluves odorantes se mélangent & copulent pour accoucher du fumet d’un petit-déjeuner copieux. A la radio, Mac Demarco s’invite via une fréquence pirate captée depuis les Terres Libres ;

Mommy’s in the kitchen cooking up something good
And daddy’s on the sofa, pride of the neighborhood

J’me tire du pajot, fait un rapide détour par la salle de bain & siffle le litre d’eau bihebdomadaire dédié à la toilette ; j’évite de m’laver les cheveux : ça couterait trop cher & c’est pour ça que je les coupe à ras du crâne. De toute façon, c’est ainsi que devrait être coiffé tout homme qui se respecte. J’enfile ma toge blanche à bordure rouge d’étudiant. Arrivé dans la cuisine, je change la station de radio ; c’est illégal d’écouter l’émission de DJ Spike au sein de l’Empire ; c’est une raclure de junky diffusant des musiques interdites, susceptibles de corrompre les esprits les plus faibles. Le paternel ne comprend pas, lui qui vient d’une autre époque, de l’Ancien Siècle ;

« A ton âge, on savait écouter de la bonne musique. »

Je rétorque qu’à mon âge, il aurait mieux fait d’étudier plutôt que d’écouter ces conneries et de se cartonner la tronche au pétard & à la bière ; p’tet qu’aujourd’hui, on vivrait dans une case correcte en banlieue et non dans ce taudis du centre-ville, entouré de toute la racaille colorée pourrissant la pureté de notre nation. Aux infos, ils annoncent les noms des criminels exécutés hier ; je continue à bidouiller le bouton du poste radio, dégotte Haydn – Symphonie aux Adieux – me verse une tasse de café bouillant & y plonge deux morceaux de sucre. Le paternel est d’humeur maussade, comme à son habitude, trouve triste que notre Province ait recours à la peine capitale. La génitrice ne dit rien & c’est très bien ainsi ; elle se contente de me servir une assiette, retourne à sa tambouille. Le paternel change le bouton, retrouve DJ Spike ;

« Hi Haa ! D’accz-d’accz les Cowboy, on enquille avec une grande ligne de Stardust & on s’bourre les étagères avec le Villejuif Underground ! »

Il joue avec le feu…Un jour, les Prétoriens vont défoncer la lourde moisie, l’embarquer & en planque derrière un rideau de velours rouge lui trancher le cou face à quelques honnêtes citoyens soucieux du respect des lois de la Cité. Le Dux Bellorum de notre province a rétabli la peine capitale, sous les applaudissements de la plèbe inquiète & dorénavant rassurée ; elle peut s’endormir paisiblement. L’homme ou la femme criminelle sera punie sévèrement, la caboche découpée par le glaive de la Juste Revanche. Et puis, ça créé de l’emploi, de nouvelles filières de spécialisation & étant donné le caractère naturellement violent de l’être humain, y’a aussi un gros paquet de pognon à se faire. On rationalise le meurtre, l’exécution immédiate devenue logique & garante du bon ordre au sein de la Cité. Le paternel dit que si vraiment je voulais être utile à la Cité je serai toubib, libraire ou assistant social. Il a des idées farfelues ce putain d’beatnik. Quand il avait mon âge – avant la Guerre Dingue & l’avènement de l’Empire – il a parcouru le pays à pied, comme un foutu clochard, pour faire comme un de ces héros littéraires. Il s’prenait pour un écrivain – comme ce soi-disant héros, en réalité un type sans intérêt, aux trois-quarts alcoolique & à moitié camé. Sans des caves comme mes parents ou les tiens, on en serait sans doute pas de nouveau à zigouiller les taulards. Je termine mon petit déjeuner, m’apprête à rejoindre le Forum, au cœur de Savannah-la-Mar ; j’y suis un enseignement pour devenir bourreau – le bras armé de la Justice des Hommes. En passant la lourde moisie, j’entends le paternel bidouiller la radio, retrouver DJ Spike. Dans la rue & sur les plages de sable, quelques crétins étrangers rescapés de l’Ancien Siècle relisent Camus.

J’arrive sur le Forum avant les autres étudiants, observe les reflets du vieux frère Soleil rebondir sur les objectifs des caméras en surveillance & sur les lances en surbrillance des soldats défilant aux alentours. Les gamins ne jouent pas dans les rues, les adultes rasent les murs & la Cité est en paix, même au port, le chant de la mer se joue en sourdine. Je songe à la leçon d’hier : Choisir un Châtiment adapté au Crime afin de le rendre à la plus ludique & plus pédagogique. Il me fallait juger une femme ayant volé un galon d’eau ; je suggère de lui lacérer le corps & de l’immergée intégralement dans de l’eau salée jusqu’à la noyade. Le silence & mes pensées se trouvent perturbés par le claquement sec d’une paire de botte sur les pavés ; mon Rhéteur me salue d’un bras levé/tendu haut-haut que je lui retourne avec un sourire ;

« C’est un jour spécial, mon garçon. »

« Oui, Rhéteur. »

« Ta première exécution. Comment tu te sens ? »

« Impatient. »

« Bien. »

Nous entrons dans la pergula où sont habituellement dispensées les leçons. Le Rhéteur me fait signe de le suivre & m’entraine derrière le rideau rouge, au fond de la pergula. Nous traversons plusieurs corridors de marbre & à l’intérieur d’un temple, probablement celui de Thémis ;

« Fils, tu t’apprêtes à devenir le Glaive de la Justice. C’est à toi qu’il reviendra l’honneur d’exécuter le Criminel, d’exercer la Justice de l’Empereur & des Dieux. Les Châtiments sont justes car dictés par eux à travers nous. »

Nous arrivons dans une grande salle immense remplie d’autres étudiants comme moi, de Rhéteurs & d’illustres magistrats, du Dux Bellorum en personne ; tous ont les yeux bandés d’un tissu blanc. Le Rhéteur me tend un glaive aiguisé/étincelant ;

« Justice est aveugle, mais non son bras. Tu regarderas le Condamné dans les yeux et l’accompagneras aux portes de l’Enfer où il sera à nouveau jugé par la plus haute Autorité. »

J’acquiesce, sens l’excitation montée sous ma toge blanche. Face à moi se dresse un immense bûché, surmonté d’une statue en or de Némésis – la Juste Colère des Dieux. Elle tend une tête démente, yeux révulsés/allumés & ouvre une gueule sombre/brillante, prête à dévoré l’âme du Condamné. J’en tremble/jouie ;

« Fils, tu es prêt ? »

Putain, ouais !

« Faites entrer le Condamné. »

Deux Prétoriens escortent un homme nu, cagoulé, poings liés, l’attachent au poteau ;

« Merdz, vous déconnez ?! Z’allez pas m’cramer pour avoir écouter un peu d’musique ?! Foutus tarés ! »

J’y crois pas…Le paternel…Je tremble un peu moins, débande carrément & le Rhéteur s’en rend bien compte ;

« Tu connais cet homme ? »

« C’est… »

Il a joué avec le feu…Ce vieux con d’enfoiré de suceur de clochards crevés a pas pu s’empêcher d’en faire qu’à sa tête ; putain, j’y crois pas ! Le Rhéteur hausse le ton ;

« Tu connais cet homme ?! »

« …Non. »

« Albert ? Albert, c’est toi, fils ? Ah ! Chierie de merdz ! Dis leur d’me détacher tout de suite ! »

« J’t’avais prévenu, p’pa ».

Je plante mon regard dans le sien, suppliant & débordant de larmes ; pauv’ type. Je le regarde brûler, je songe soudain à la génitrice, sa réaction quand elle apprendra la chose, demain matin, aux infos. Je regarde sa chair se calciner, ses yeux se révulser, ses hurlements se perdre dans des oreilles aveugles & dans la gueule d’une déesse injuste/vorace. Je vois un homme mourir au nom de quelque chose qui m’parait disparaitre avec lui…Je ne veux plus le regarder mais suis comme cloué dans son regard plein d’une absence de vie volée par la violence inhérente à chaque être humain ; l’injuste & celui qui le condamne à la mort. Je dégueule mon petit déjeuner/son dernier repas, je dégueule celui qui m’a à moitié engendré & ne m’a jamais rien demandé en retour, je dégueule celui qui m’a laissé libre d’être moi, je dégueule cette liberté que je lui dérobe & quand je n’ai plus rien à dégueuler, je saisis c’glaive à la con – en fout un coup au Rhéteur qui n’a pas l’temps d’entraver – bondis sur le bucher, achève le paternel, m’envole avec lui.

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¤ Une pyramide n’est jamais que la perception pragmatique d’une géométrie variable

Ce soir-là, le froid dingue & artificiel d’un hiver à la con/trop long mordait toute la ville d’un coup de canine en pics à glace assassins ; hors de question de mettre le pif dehors. Quand j’étais tout gamin, mon grand-père me racontait que les enfants jouaient dans la neige ; ils guettaient le moindre flocon avec avidité et lorsque les premières neiges tombaient, ils se précipitaient à l’extérieur et s’en balançaient des boules en pleine poire ou construisaient des bonshommes – et même des châteaux ou des pyramides, pour les plus téméraires & géomètres. De nos jours, ‘faut éviter les chutes de neige, à moins d’être équipé d’une combinaison ignifugée intégrale – j’en sais long sur la chose. Mon grand-père disait que dans ce foutu monde moderne, la neige ancienne était la chose qui lui manquait le plus . Cette saloperie de neige acide s’infiltre par les pores de la peau, brûle les corps de l’intérieur ; au mieux on s’retrouve amputé d’un ou deux membres, au pire on disparait dans une flaque de chair rougeâtre/puante.

Ca fait trois jours et deux nuits – je crois – que nous skouattons mon appartement du 1009 de la rue du Colonel Pendu. Nous sommes cinq – ou six, j’sais plus, j’ai perdu le compte – toujours est-il qu’il y a là des types que je voudrais voir décarrer après trois jours de cohabitation forcée ; mais il y a aussi Joyce. C’est dans l’espoir de passer du temps avec elle que j’ai accepté qu’elle radine avec ses connards de potes, même si j’aurais jamais su quoi foutre de ce temps suscité. Derrière le bar séparant la cuisine du salon, je la zieute – mignonne Joyce – démente, elle ondule dans ses short-shorts, s’accapare les lueurs rouges des bougies soudain ravivées lorsqu’elle se déhanche & laisse les lumières se perdre en deux cents flashs enivrants dans ses boucles sombres. Je la vois, la regarde – fantasme ; je réalise soudain que je n’ai plus seulement envie de la baiser, j’veux aussi l’aimer. Elle et moi, on pourrait s’mettre à la colle quelques mois, ensuite on aurait une tripotée de chiards et on s’dirait des trucs & des machins du genre ;

« Gueules pas devant les mômes, tu vas les traumatiser, putain ! »

« Alors m’emmerde pas parce que j’ai envie de boire un coup ! »

« Arrête de boire et va bosser, taré ! »

« J’peux pas bosser, j’ai trop soif. »

Ensuite, on ferait l’amour, on s’déglinguerait à la sauvage ; sans filet de sécurité, sans harnais & on ferait d’nouveaux gosses, tous fruit d’une passion torride alimentée par nos excès de libertés infantiles. Ca n’arrivera jamais-jamais & je fantasme – compensation au rabais – quand Tim & Carla se pointent à la cuisine avec dans l’idée de taper des bières – Bloody Ale– dans le frigo tout en conversant ;

« Et ton divorce ? Ca s’passe ? »

« Pas vraiment, non, c’est même tout le contraire. Ce divorce prend des allures de merde gigantesquement gargantuesque. Cette salope se tape le juge à la pause déjeuner ; ça devient difficile, vraiment. »

« Ah ! La salope ! Et ton avocat, i’ dit rien ? »

« Elle s’le tape à la pause café. »

« Ah ! La salope ! »

« Yepz. »

« Avec un peu d’bol, elle se sera fait surprendre par la neige et on la retrouvera la peau cramée et le cul gelé, la tronche dans le caniveau. »

« Ca risque pas. Elle tourne un porno avec LaGiraffe sur la côte Est. »

« Cool. »

« Yepz. »

Tim & Carla retournent au salon, je leur emboite le pas et m’installe avec eux autour de la table basse. J’pige pas pourquoi Tim s’en fait pour ce divorce ; il a pas un rond que sa femme pourrait lui prendre, et j’crois bien que lui et Carla s’baisent depuis avant le collège. Joyce a cessé de danser ; elle est assise, ses longues jambes étendues et les chevilles croisées devant le mange-disque & entre Jack et Charly, un duo d’enfoirés qui vit dans les quartiers sud de Nashville – la Banquise. J’ai jamais pu les encadrer, ces p’tits fumiers. Mais Joyce les aime bien, elle dit qu’ils sont sympas et marrant ; aussi, ils ont toujours de la bonne herbe. Le premier est écrivain et le second est guitariste – Joyce trouve ça trop coolz ;

« Charly joue des mélodies dingues ou douces ou les deux, ou d’autres trucs supers, et Jack écrit des histoires délirantes. Tu verras, ils sont trop coolz. »

Mouais, moi j’crois surtout que de s’la jouer artos leur permet de justifier leurs addictions diverses et d’emballer les filles faciles/naïves. Mais ce sont des potes de Joyce ; si je veux l’épouser – jamais/jamais – j’ai plutôt intérêt à m’y faire. Sur le tourne-disque, Charly pose un vinyle du Brian Jonestown Massacre – Third World Pyramid ;

« Oh ! Jack, Joyce : vous allez m’écouter ça avec l’attention qui lui est du. Johnny-John ? Tu veux bien nous ramener des bières, s’il te plait ? »

Enfoiré. Comme un con – sans vraiment m’en rendre compte, en fait – je m’exécute, fais un aller-retour à la cuisine. Seule Joyce me remercie, ces deux salopards chevelus sont dans leur machin respectif ; Charly piaille à propos de la musique, Jack roule un joint & fait du gringue à Joyce – subitement, je rêve de virer assez dingue pour écraser mon poing au milieu de sa gueule d’ange à bouclettes. Je m’assoie avec Tim & Carla ;

« Oh ! Johnny-John, ça fait combien de temps que t’es amoureux de Joyce ? »

« J’vois pas d’quoi tu parles. »

« Putain ! Mecz, t’as quel âge !? Allez, bouge-toi le fion, sinon l’scribouillard va t’la rafler sous l’pif. Ou le zicos…Ou les deux, vu comme c’est parti »

Tim n’a sans doute pas tord, hoche la tête en direction du trio : Charly est allongé, la caboche posée sur une cuisse de Joyce, fumant le joint tandis que Jack la baratine, une main sur son autre cuisse, un sourire à la con/tout en charme en travers de la gueule. Je voudrais bien avoir les couilles nécessaires pour suivre le conseil de Tim ; ce dernier s’affale sur le canapé, retire sa chemise de coton, laisse paraître un gros ventre à la peau tendue comme une baudruche pleine d’air ; dessus est tatouée une femme borgne, brune/bouclée portant rien d’autre qu’un chapeau de cow-boy – jambes écartées- en train de se masturber. Je trouve qu’elle ressemble à Carla – elle aussi porte ce genre de chapeau sur une tignasse brune/bouclée, elle aussi n’a qu’un glozze. Tim dit que c’est des conneries – n’empêche que quand même – et étend les guiboles, farfouille les poches de son chino rouge pour en sortir un petit sachet plein de cinq ou six grammes de poudre ;

« Z’allez goûter ça, les copains. C’est Robbie qui me l’a refourgué, i’ dit que c’est l’meilleur speed de la Décharge. »

« Putain, Tim ! »

« Quoi ? »

« Quoi, quoi ? »

« … Quoi ? »

« Fais pas semblant d’pas savoir, Tim ! Robbie et sa bande ont mis une raclée à ce pauv’ vieux Franck y’a encore pas si longtemps ! »

« Et alors ? J’veux dire, ouais, bien sur Franck est coolz, mais c’est pas parce que les Speed Rats lui ont mis une volée que j’vais m’passer de la meilleure came de la Décharge – même si, concrètement, c’est d’la sacrée merde. »

« T’es méchant, Tim. »

« Ca veut dire que t’en veux pas ? »

« Si, bien sur. Sois pas con. »

Tim & Carla se fréquentent depuis avant le collège et n’ont jamais été séparé, sauf la fois où Carla a fait de la cellule au MontFaucon après avoir cogné sa mère au point de lui offrir un séjour de six mois au Catfish Hospital. Tim serait bien allé la voir mais elle s’est retrouvée en isolement ; un maton a essayé de la violer, elle lui a littéralement bouffé les burnes. Tim dit que des fois, elle le fait flipper – moi aussi ;

« J’te jure, mecz, quand elle s’fout en rogne, elle devient plus féroce que des requins blancs en copulation au fond d’un vieil océan. »

« La ferme, Tim. »

« Ouais, ouais, désolz. »

J’crois bien que Tim fait partie des Speed Rats ; il n’y a qu’eux dans toute la ville pour ponctuer leurs phrases d’un putain de z. Je crois aussi que Tim & Carla ont une façon bien à eux de s’aimer, que j’entrave pas vraiment mais on s’en cogne, ils s’aiment, sans doute, & je me demande si l’amour a besoin de la biologie pour naitre et exister un peu plus longtemps qu’une baise mollassonne de fin de soirée allumée. Dehors, un bulldog borgne bave ses boyaux sur le bitume blanchie ; blafard, il calenche dans l’indifférence des badauds bien abrités.

La neige anthracite fouette les murs dans une tempête acidifiée ; dehors d’étranges histoires trouvent un épilogue en cône glacé & dedans Art Blakey déglingue ses percussions. Charly l’interrompt d’un coup de tatane ;

« Putain de jazz ! Tu crois pas que j’ai assez les nerfs ? »

Jack hausse les épaules, Joyce se marre ;

« Ben quoi, t’aimes pas le jazz ? »

« Y’a des trucs que j’aime bien, mais la plupart du temps, on s’emmerde. Jack le sait très bien. Mais il s’en tape l’enfoiré ! »

Le dit-Jack prend une longue bouffée sur son joint, sourire en coin ;

« Héhé…Yep. »

le passe à Joyce ; elle rit encore, pose sa tête sur l’épaule de Jack, fume un peu ; Charly joue un disque importé du Vieux Continent – Tostaky – & Tim aspire des traces de speed sur les seins épais de Carla. Moi, j’attends que la tempête passe, luttant contre un désir noircissant à mesure que les heures & les bouteilles se crèvent d’attraper un couteau dans la cuisine et d’égorger Jack d’une oreille à l’autre et d’lui écraser la gueule contre le radiateur en fonte. A la place, j’accepte – sans vraiment percuter – de m’taper une ligne sous le regard bienveillant d’énormes tétons.

Quatrième jour ou septième nuit enfermés dans mon petit appartement ; je me suis assoupi, la tête posée sur les miches de Carla ; elle ronque & ronfle un genre de sérénade bémol la caboche renversée en arrière, le claquoir grand ouvert. Tim est assis devant le mange-disque, à poil & clope au bec ; il écoute Bob Dylan – Ballad of a Thin Man. J’vois pas les autres ;

Something is happening here

But you don’t know what it is

Je me lève, pique un clope sur la table basse & deux bières dans le frigo ; je rejoins Tim-à-poil, lui tends une canette que nous ouvrons en simultané tandis que Mister Johns se demande s’il est là soli-solo ;

« Joyce est partie ? »

« Oh ! Johnny-John, j’crois que t’as tout à fait biter la situation… »

« Elle est dans la piaule avec les deux connards ? »

« Yepz. »

« Tu sais, j’crois bien que je l’aime Joyce. »

« Tout le monde le sait, potoz. A part Jack & Charly. ‘faut pas leur en vouloir & j’crois pas que ça soit vraiment des connards, j’crois qu’ils sont juste très cons. Ou qu’ils entravent que dallz à la morale. Ou qu’ils s’en tapent. ‘faut dire que ça peut vite rendre la vie incroyablement ennuyeuse. »

Il m’emmerde avec ces z et puis c’est des conneries tout ça ; sans morale, c’est la justice, la solidarité & la liberté qui s’viandent la gueule ; même un révolté/rebelle/allumé a un devoir – infime ?- de respecter la dignité de tous et surtout des plus faibles. Tim éclate de rire ;

« Oh ! Johnny-John, c’que tu m’racontz dans ton soliloque interne, c’est juste l’éternel conflit entre le philosophe et le poète, entre celui qui mate & celui qui cogite plus. »

Well, the sword swallower, he comes up to you

And then he kneels

He crosses himself

And then he clicks his high heels

…Là, j’sais plus quoi dire. Je vide ma bière d’une traite, retourne en cuisine dans un rot qui réveille Carla. Dans le frigo, je découvre un gros morceau de lard que j’entreprends de découper avec un large couteau. Carla discute un peu avec Tim, se rencarde sur la situation, vient m’retrouver avec un trop plein de pitié dégoulinant de son œil unique – je voudrais le lui crever ;

« Hey, Johnny-John, j’suis désolée pour toi, vraiment… »

« C’est rien. »

« A ta place, j’péterai les plombs. »

« Ouais…Ben, j’suis pas du genre à devenir dingue. »

« Et merde, tu l’as dit ! T’es du genre à que dalle, sinon c’est toi qui serait en train de te déglinguer avec Joyce. De quoi tu flippes ? »

« J’sais pas, c’est comme ça depuis que j’suis gosse. Depuis que mon grand-père est mort. »

« Tu l’aimais beaucoup ? »

« Non, c’était la pire des ordures. Mais c’est lui qui m’a élevé quand mes vieux ont calenchés, pendant la Guerre Dingue. »

« Alors, quoi ? »

« Il s’est buté une nuit d’hiver, comme celle-ci. Ca faisait quelques mois que ça tournait plus très rond. Comprends-bien, ça été toujours été un enfoiré violent bourré de haine jusqu’à la glotte contre tout & tout le monde. Et puis il a décidé de se buter. Il s’est foutu à poil et il est sorti dans la rue, sous la neige, sauf qu’il voulait pas partir seul, il ne voulait pas juste mourir, non…Il voulait m’emmerder jusqu’au bout alors il m’a trainé dehors avec lui. J’avais mes fringues alors j’ai fondu moins vite que lui, j’ai pu me dégager à temps et m’trouver un abri dans un sous-sol. N’empêche que la neige avait eu l’temps de trouer mes vêtements. »

Je défais ma ceinture, baisse mon pantalon et laisse apparaitre une absence d’appareil génital ;

« Putain, Johnny-John…»

« Yepz. »

Je termine de découper le lard ; Carla allume le gaz, fait fondre un peu de beurre dans une poêle. Tim nous retrouve et nous fumons le thé en attendant la bidoche à laquelle Carla joint quelques tranches d’oignons et des dés de poivrons rouges. Depuis la piaule, on entend Charly gueuler ;

« Allez ! Je t’ai bouffé la chatte, tu peux bien m’sucer ! »

P’tit enfoiré génito boulimique, j’veux l’buter…Tout mon corps tremble, comme pris de spasme ; ma main se raidit alors et s’affermit quand elle saisit le couteau sans même que je percute la chose ;

« Gaffe à toi Johnny-John…C’est pas l’moment de devenir dingz. »

« Tim a p’tet raison…Moi, j’péterai les plombs. »

Now, you see this one-eyed midget shouting the word « Now »
And you say, « For what reason? » and he says, « How »

Je fonce vers la piaule, déglingue la porte d’un coup d’épaule – ça fait un mal de chien- surprend Joyce allongée sur le ventre, ses lèvres somptueuses autour de la queue pas vraiment bandante de Charly ; Jack tente de la pénétrer en levrette, ne parvient qu’à gicler sur ses fesses galbées & dans la gueule de Charly ;

« Putain, fais gaffe ! T’en fous partout ! »

« Hum ? Ah, ouais, désolz. »

« C’est bon les gars, z’avez fini ? »

Ils éclatent de rire : un rire malade & taré, et je suis là, mon couteau me glissant des mains et je me sens tourner de la carafe. A quoi bon ? Ils n’ont même pas remarqué que j’étais là…Je sors de la piaule, je sors de mon appartement, je sors dans la rue du Colonel Pendu & me laisse fondre dans la nostalgie de la morale disparue.

Well, you walk into the room like a camel, and then you frown
You put your eyes in your pocket and your nose on the ground
There ought to be a law against you comin’ around
You should be made to wear earphones
‘Cause something is happening and you don’t know what it is
Do you, Mr. Jones?

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¤ Les chats beurrés ont des érections paradoxales

La pluie qui tombe me berce, m’apaise. Le rythme du clapotis sur les tuiles déglinguées de la toiture sans âge, l’écoulement des rivières fines et rapides ; elles se forment, éphémères, courent le long des rues et de leurs caniveaux, lavent les cadavres moites de pigeons intoxiqués et de clodos cyrrhosés. Elles portent aussi les relents & les miasmes des corps pourrissants sur les gibets de MontFaucon, dans les quartiers Est de Nashville. La pluie qui tombe me berce, m’apaise ; je zieute la tocante, constate que j’ai loupé un entretien d’embauche. Murphy devait me réveiller, sachant que la tocante décarre sec dès qu’il s’agit de respecter un horaire quelconque. Je sors du pajot et me rends dans la cuisine de mon petit appartement, situé au bout de l’impasse des Sans-Un, dans la Vieille Ville. Je le partage avec un pote – Murphy – depuis six mois environ. J’ai connu Murphy à l’époque du lycée. En c’temps-là, c’était l’un des plus grands enfoirés que j’avais jamais connu, et pourtant, en comparaison avec mon paternel, y’avait déjà du haut niveau, mais Murphy…Murphy était un grand as de la fils-de-puterie : un jour, il est arrivé au bahut au volant d’une guimbarde flambant neuve. Murphy étant le genre de cave à toujours être fauché, on s’est dit qu’il avait du la piquer quelque part ; en fait, il avait emmené sa petite amie de l’époque au-delà des frontières de l’Ouest et l’avait échangée contre la bagnole. Un véritable enfoiré que je n’ai plus vu pendant quelques années, avant de me mettre en recherche d’un appartement. Il n’est pas évident de se loger dans les grandes villes du pays, alors il arrive assez souvent que soit organisé des grandes loteries par les proprio’ salops. J’ai tenté ma chance et m’suis retrouvé à louer une piaule avec Murphy. Par hasard. Sur le coup, j’étais pas super jouasse, mais Murphy a changé depuis le lycée. Il est aujourd’hui pédé comme les anges, connaît la musique comme personne et ne rentre plus dans aucune combine. Il n’y a qu’une seule chambre dans l’appartement ; Murphy a dit que je pouvais l’avoir, que le canap’ lui convenait très bien. Le matin, il se lève souvent avant moi. Il prépare le café, parfois carrément le p’tit déj’, si on n’a pas trop picolé la veille. Ce matin, il est à peine treize heures et le café n’est pas prêt alors je filoche droit sur le frigo, en tire une bière – Bloody Ale-, zieute le canap’, constate l’absence de Murphy, sirote la mousse sans trop m’biler pour ses miches ; il est sans doute chez son mec – Aloysius – à décuver/planer peinard, un joli minois à la menteuse agile entre les cuisses, s’agitant sur sa queue dure-dure, lui faisant don d’un orgasme post-marav’. Je ne voulais pas sortir hier soir, à cause de l’entretien raté de ce matin. Murphy avait promis qu’il gafferait le réveil et puis, un peu saoul, il a voulu partir faire le tour des clubs de la Vieille Ville, p’tet même monter jusqu’à la Décharge. J’lui ai dit que j’en avais aucune envie ;

« J’en ai aucune envie, Murphy. J’dois m’tirer du pajot avant huit heures. »

« T’bile pas pour ça, le réveil est réglé comme un coucou ! »

« Il est salement dézingué ton coucou, tu l’sais foutrement bien. »

« Allez, viens ! »

« Laisse tomber. »

« Bon, comme tu veux. »

Là-d’ssus, il est parti – l’air vexé- en disant qu’il irait chercher Aloysius et qu’on s’amuserait aussi bien sans moi ; j’espère sincèrement que ça été le cas et que tout baigne pour eux. J’allume un petit poste radio, sur le comptoir séparant le salon/chambre de Murphy de la cuisine, tombe sur Cowboy Bebop, l’émission de musique, déjantée, de DJ Spike. Il joue du jazz, p’tet bien du Miles Davis mais j’y mettrais pas mes couilles en kebab ; c’est plutôt Murphy le spécialiste en jazz, ce cave a une oreille dingue. Je retourne au frigo, y prend une nouvelle boite de bière ainsi que du lard et des œufs. Pendant que le p’tit déj’ ragoûte, le bigot sonne, j’parie que c’est Murphy ;

« Ed ? Edward ? ‘faut que tu m’sauves la mise, ma gueule ! »

Bingo.

« Mec, fais pas l’enfoiré, j’suis en cabane au MontFaucon ! »

« Quoi ? Putain, Murphy, qu’est-ce que t’as encore foutu ?! »

« Ecoute, c’est pas ma faute, y’a eu comme un quiproquo, ou un truc du genre. »

« Merde, Murphy … »

« Arrête de flipper, écoute moi : cette nuit, en rentrant de boite, j’avais un peu picolé, bon & ok, j’ai p’tet aussi bouffer un demi carton d’acide, un trucz léger, je l’ai à peine senti & »

« Murphy… »

« Bon, ok ; d’acc-d’acc, donc, je sortais de boite de nuit, pas vraiment une boite de nuit en fait, tu vois l’Axis ? Eh ben, exactement là : l’Axis & donc je sortais de là et j’me suis tapé avec une vieille salope ; t’aurais vu l’machin, un trucz tout rabougri, avec un dentier branlant à moitié plein de chicots cradingues et pas droits ! Quand elle m’a vu de ses glozzes gris, plissés comme un cul de chameau, elle m’a foncé dessus et m’a cogné direct dans les burnes avec sa guibole en bois – dans les burnes, Ed – et puis elle m’a pété le nose avec son sac à main ; elle planquait une brique dans la doublure. J’me suis retrouvé sur l’bitume à cracher des glaviots de sang, et la vieille salope hurlait que j’lui avais volé les meilleures années d’sa vie ; j’crois qu’elle m’a pris pour son mari/fils/père, ou j’sais pas trop, ‘fin bref, on s’en branle. Donc la vieille salope me cogne et j’encaisse & j’encaisse, elle s’essouffle à force de me taper dessus et de gueuler à s’en faire sauter les poumons en même temps ; ‘pis bon, elle est vieille, alors elle tombe vite en rade d’endurance et j’en profite pour m’relever sur mes guitares et lui balancer un uppercut en plein claquoir ! Elle est morte, la pute. Tu peux venir me chercher ? J’crois bien qu’ils veulent me pendre. »

« Putain, tu déconnes ?! »

« Nan, j’te jure, j’peux voir le bourreau libérer une potence de son actuel résident très décédé & à moitié moisi. »

Je me laisse tomber sur le canap’/pajot de Murphy, avale la bière ; à la radio, Davis ( ?) souffle comme un dingue dans sa trompette. Un paquet de clopes – Blues Veins– traine sur la table basse. J’en pique un, allume, exhale ;

« Ed ? Ed, t’es toujours là ? T’écoutes du jazz ? C’est Salt Peanuts, nan ? Depuis quand t’aimes Miles Davis, toi ? »

De quoi ? Dans le poste, DJ Spike reprend l’antenne ;

« Yeah ! C’était Salt Peanuts, par Miles Davis & John Coltrane ! On continue à planer les Cowboy ; ça fait jamais que sept heures et trente-sept minutes ! Et ça enquille avec les Seatbelts et le morceau Bad Dog, No Biscuit ! »

« Ed ? Edward ? Dis, tu viens me chercher ? Avec ton aide, j’pourrais bien m’évader, sinon j’vais finir par danser la guinguette au bout d’une corde. »

« Mais si je viens, et qu’on s’fait prendre par la Horde Sauvage, j’danserais avec toi. »

Un silence s’installe sur la ligne. Dans la cuisine, j’entends la bouffe cramer ;

« Ouais, p’tet bien…Mais t’bile pas pour ça, mon pote, si on la joue correct’, y’a pas d’raison que ça foire. Tu radines ? »

« Et Aloysius ? »

« Aucune idée, je l’ai perdu à l’Axis. Alors, tu radines ? »

« Ca s’pourrait quand même que ça foire et qu’on cane violemment dans l’opération. »

« Ouais, Ed, ça s’pourrait bien. Et ça s’pourrait tout autant que ça merdz pas, que tout baigne tranquille, et qu’on rentre ensemble chez nous. Et ce soir, on pourrait s’offrir une bouteille de bourbon et un peu d’herbe. On s’écouterait l’émission de DJ Spike et ensuite on irait faire la tournée des bars ; on pourrait te trouver une jolie pépée, kess’t’en dis ? »

J’en dis que dalle, laisse tomber mon clope dans la boite de bière & entre les rares meubles de l’appartement, mon greffier castré ondule comme un fauve des anciennes savanes ; il miaule, ronronne, renifle – farfouille les coins comme à la recherche de ses couilles sacrifiées.

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¤ Les Dauphins ne parlent que de Maquereaux

J’me gèle les miches, putain. L’habitacle de ma vieille berline grise abrite une mini-tempête de neige, le vent et la flotte solide s’engouffrant par les trous de rouille qui parsèment la carlingue. Je veux fumer un clope, mes pognes tremblent tant qu’il me faut deux dizaines de secondes pour gratter l’allumette ; la fumée bleutée/goudronnée envahit l’espace, se joint au froid, aux particules en suspension. Je zieute à travers les vitreuses embuées la rue des Trente Sodomites à la recherche d’une distraction quelconque. Que dalle en face, la rue meurt ; déjà éteinte – pas mieux derrière. Sur ma droite y’a une baraque en planches de bois cyan : j’ai pleine vue sur un salon étroit et sur le couple qui y baise. La gonzesse – le cuir tanné par cinquante piges d’errance- a l’air de s’emmerder sec, ses petits seins informes sont écrasés contre la table basse, la graisse de ses hanches gigotent autour de son ventre tandis que son cave – pif rouge, pommettes veinées, gueule grise- la laboure en levrette, les sourcils froncés, la mâchoire serrée, l’intégralité de sa musculature contractée comme s’il se payait une chiasse carabinée post-cuite à la vinasse ; il va-et-viente comme un lapin et puis finit par gicler. La gonzesse se relève, allume un clope, semble jouasse que ça soit enfin fini. Elle s’essuie l’entrecuisse avec une couverture et la jette à la gueule moustachue du type, déjà écroulé sur le canapé/à moitié endormi. Il se redresse aussitôt, – furax- et gifle la nana si fort qu’elle en tombe sur son gros cul. Il retire sa ceinture et la cogne trois ou quatre fois, récupère le mégot sur le tapis avant de filer vers la cuisine. La vieille reste au sol ; elle pleure. Personne n’entend. Personne n’écoute – moi non plus.

J’allume la radio, la speakerine me semble saoule quand elle termine la météo et enquille sur la rubrique des Clochards Ecrasés ;

« Gastronomie : La couille d’Adolf Hitler a été retrouvée et cuisinée en Risotto. Le plat, unique au monde, sera mis aux enchères à New-York. L’argent ainsi gagné sera versé à la Société Protectrice des Plus Fortunés.

Zoologie : Une étude récente menée par des scientifiques du Vieux Continent révèle que les dauphins ne parlent que de maquereaux. »

Je change de station et trouve bientôt mon émission favorite, celle de DJ Spike, un animateur sacrément allumé. Son émission s’appelle Cowboy Bebop ; il y joue principalement du Jazz, parfois du Blues et du Rythm’n’Blues, et selon l’heure ou sa défonce, DJ Spike peut aussi balancer des trucs plus psychés ou même électro – il ratisse plutôt large. Il anime pendant des heures et des jours, parfois sans interruption, et émet dans toutes les Terres Libres. Il paraît qu’on peut capter son émission en Union Républicaine du Nord, sur une fréquence pirate pas évidente à trouver. C’est un gosse de Chicago qui m’a raconté ça un soir, dans un rade des environs ;

« Salut les Cowboys, c’est DJ Spike qui vous parle. Vous êtes avec moi pour les neuf prochaines heures, et p’tet plus ! Et on s’lance dans la course avec une session HardBop, ma gueule ! Wayne Shorter et son Black Diamond. »

Avant que la musique ne commence, on peut entendre DJ Spike renifler bruyamment ;

« Ah ! Sainte Suceuse & Sacrée Chierie c’est du tout bon ça ! Rien d’tel qu’une trace de Stardust et un acide léger pour planer et baiser et devenir dingue ! See ya, Space Cowboys ! »

Ce type est cinglé. J’allume un clope – Blue Veins– profite du saxo’ HardBop de Shorter, hééé ! Bons Dieux, Paula ! Qu’est-ce que tu fous ? J’en ai ma claque de poireauter en face de la clinique de Désintox’ pour Nourrissons Camés, dans les quartiers de la Vieille Ville. Paula y turbine depuis trois ans ; elle est croque-mort. C’est pas forcément le job le plus bandant et j’crois bien que Paula est dingue de faire un truc pareil, mais ça paye bien, et moi j’suis un écrivain, alors je peux pas bosser – je suis trop sensible- ‘faut bien que l’un de nous s’y colle. A la radio, on nous parle de la couille d’Hitler que quelques richards vont s’payer à renfort de millions quand dans le monde réel, un bébé accro au crack ou à l’héro nait toute les dix-neuf minutes. La plupart des moufflets cane assez vite. Et comme Paula est rémunérée au cadavre, et comme l’hiver est salop avec les faibles – quand viennent les Saturnales, elle ramasse pas mal de blé alors on s’paye des bouffes et des cuites fameuses, presqu’indécente. L’an dernier, Paula a tellement palpé qu’on a taillé la route pour New York, et on est allé dans un de ces restaus très classes de Manhattan. On s’est offert des tripes de panda sautées au placenta humain, des cuisseaux rôtis de nourrissons clonés, des scrotums de dauphins farcis au maquereau génétiquement dé-modifié – pour retrouver le goût authentique, qu’ils disent dans la pub- de l’éléphanteau bouilli dans une sauce aux amphét’ et asperges ; le tout arrosé des plus fameux picrates et de quelques verres de bourbon-cyprine – à peine 13 ans d’âge. Après s’être gavé comme des oies, on est allé assister à un jeu télévisé dans lequel deux blondes canons se battent en bikini au creux d’une gargantuesque bassine de merde de porcs syphilitiques dans le but de gagner quelques talbins et j’sais plus quoi d’autre. J’aimerais bien qu’on s’refasse ça cette année.

J’ai encore le temps de fumer deux cigarettes, DJ Spike enquille sur Charles Mingus et Paula radine enfin. En courant. Elle tient un truc dans ses bras, je distingue que dalle à travers la neige. A mesure qu’elle s’approche, je commence à voir une seconde silhouette, lancée à sa poursuite. Paula s’engouffre dans la bagnole, gueule de démarrer ;

« Démarre ! »

« Kess’tu fous ? C’est quoi c’machin ? »

« Démarre, j’te dis ! »

Le machin en question se met à brailler. Paula défait le linge et découvre un bébé : un machin minuscule, aux lèvres bleues, à la peau presque transparente et plus fripée que la vieille que j’ai vu se faire tringler en introduction à cette histoire déjà dingue ;

« On peut encore la sauver, Boris, mais ‘faut qu’on la prenne avec nous. Si on la laisse à sa génitrice, elle va continuer à la camer pour pas qu’elle braille alors démarre cette putain de bagnole ! »

Je démarre la putain de bagnole, on part dans un crissement de pneus et un dérapage mal contrôlé sur le macadam glacé, – je manque de partir en tête-à-queue mais arrive à rétablir un semblant d’équilibre. Dans l’rétro, j’aperçois une nana, le dos voûtée, le visage cachée sous son immense crinière en pétard, elle voit son enfant s’enfuir ;

« Hé ! Merde ! Paula, c’est quoi ces conneries, putain ? T’as volé un gamin !? »

« Je l’ai pas volé, je lui ai sauvé la vie. Et c’est une fille. Et je devais la sauver, sa mère est une camée endurcie. Ca fait six mois qu’elle est là – depuis l’accouchement- soit disant pour se désintoxiquer, elle et son bébé. Sauf que cette connasse a trouvé moyen de mettre la pogne sur une clé des réserves et s’payait des orgies de morphine. Pour pas que son bébé lui casse son trip, elle lui en injectait de p’tites doses. »

« Tu as volé une gamine ? »

« Ah ! Boris ! Ta gueule, merde, tu m’écoutes au moins ?! La nuit de l’accouchement, on a retrouvé sa tarée de mère s’faire un shoot d’héro dans sa salle de bain. Elle a dit qu’elle avait flipé en perdant les eaux, qu’elle avait b’soin d’un truc pour se relaxer avant d’radiner ses miches de toxico’ à l’hosto ! »

« T’as volé une gamine… »

« Changes de disque, putain ! Ca risque rien, personne n’écoutera une junky clamant que le croque-mort a volé son bébé. Crois-moi, les gens penseront qu’elle l’aura bouffé ou refourgué contre une dose. »

« Merde, comment on va pouvoir supporter un bébé si t’as plus de boulot ? »

« On s’en fout, putain, t’auras qu’à t’bouger le cul pour changer. »

« Tu sais bien que j’peux pas. »

« Et pourquoi pas ? »

« J’suis un écrivain. »

« Ouais, sauf que c’que t’écris, c’est d’la merde. »

Je réponds plus rien. Je me concentre sur la route et à la radio DJ Spike s’excite et tape des mains et des pieds et hurle comme un malade ;

« Allez ! Allez ! Allez, ouais, les Cowboy ! Ca c’est du tout bon-tout bon, tu sens le It arriver ?! Non ? Alors, dégage de là, change de station, si t’es pas un cowboy, un vrai, de l’espace, alors dégage de là, va crever sur le trottoir d’en face ! Ha ! Ha ! See ya, Space Cowboy »

Il continue comme ça toute la route, à travers la Vieille Ville et jusqu’à la Décharge.

Je tourne à gauche dans l’impasse des Chérubins Incestueux et gare la guimbarde devant le portillon blanc cassé/effrité de notre petite baraque en bois rose – Paula l’a peinte ainsi l’été dernier ; à gerber. La nuit tombe sur Nashville et le mercure dans son thermomètre se viande la gueule dans le négatif. Paula me dit de faire chauffer du lait dans une casserole, j’en profite pour sortir une poêle et y balancer un gros morceau de lard et trois œufs sur le plat. La gamine recommence à chialer, prise de convulsion, elle suffoque presque ; Paula la rassure, l’embrasse, l’apaise. Elle me paraît soudain rayonner dans cette petite cuisine grise, comme si une aura maternelle était venue l’envelopper – j’me demande s’il existe la même chose version paternelle. Pour couvrir un peu les pleurs et en attendant que la tambouille soit prête, je me dirige vers le salon et joue un disque de John Coltrane – Blue Train. Va savoir pourquoi, ça calme la gamine aussitôt ; ses petites lèvres bleues se referment et elle semble maintenant somnoler. Je verse le lait tiède dans une tasse, Paula essaye de la faire boire, par toute petite goutte mais la gamine refuse le lait, recommence à brailler. Paula repose la tasse, la gamine la met en veilleuse, comme si elle voulait juste écouter la musique. Amusant. N’empêche que c’est putain d’impressionnant de voir une gosse de six mois souffrir des symptômes de manque. J’ouvre le frigo et en sort deux boites de bière – Bloody Ale. Je siffle la mienne, Paula ne touche pas à la seconde alors je l’ouvre et la sirote ;

« Et comment on va la sevrer ? »

« Il lui un prénom, il lui faut de l’aide, de l’amour, beaucoup de calme. Et un peu de méthadone ; je connais un type qui en vend. »

« Tu connais un type qui vend de la méthadone ? »

Paula berce l’enfant, l’aime déjà comme si c’était le sien et me réponds d’une voix douce ;

« Ta gueule, Boris. »

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¤ Les Aiguilles de la Tocante indiquaient 13h13

A Side

Je descends la rue des Singes Dysentériques jusqu’à son croisement avec la 7e Avenue, dans les quartiers sud – la Banquise- et entre au Terraplane Records, l’unique et meilleur bouclard à skeud de Nashville. Quatre rangées d’une dizaine de bacs courent à travers la grande pièce éclairée au néon blafard, des caisses pleines de vinyles sont empilés les unes sur les autres, encerclant la pièce de leurs pépites musicales/variées. Les murs sont couverts d’affiches de concerts, de photos en noir et blanc d’artistes et les enceintes enfoncées dans le plafonnier crache un disque de Art Blakey & The Jazz Messangers – Moanin’. Derrière le comptoir, Ernie Tubb, – proprio des lieux en âge d’être déjà mort- écluse une boite de bière Bloody Ale tout en étiquetant une pile de vinyles. Près du tourne-disque et de l’autre côté du comptoir, je reconnais Liza – amie d’enfance- ainsi que deux types aux cheveux longs, jeans crades et vestes en cuir usé ; ils s’engueulent quant à la musique. Au-dessus d’eux, accroché à un mur décrépit tout en fissure, les aiguilles de la tocante indiquent 13h13 ;

« Putain, Jack ! Tu fais chier avec ton jazz, vire moi cette daube, ça va m’foutre dans un coma profond, merde, tu sais que j’peux pas blairer ces machins-là ! »

Le dit-Jack hausse les épaules, allume un clope ;

« Ah ! Tu m’emmerdes, joue c’que tu veux. De toute façon, Elliott va pas tarder à radiner à la case ; je m’rentre. Salut Ernie, je repasserai plus tard. »

Le dit-Charly a en pogne un disque du Brian Jonestown Massacre qu’il s’empresse de jouer ; j’en ignore le titre.

« Pas de problème, Jack. Je serai surement dans la caravane. »

« Yep. »

Jack et Charly sont des habitués du Terraplane Records. Je ne connaissais pas leurs blases mais je les ai vu plusieurs fois ici ; ils font partie d’une bande de caves plus tarés les uns que les autres qu’Ernie accueille régulièrement et depuis qu’ils sont gosses. Mike – mon colocataire- m’a dit qu’ils allaient s’planquer dans une caravane sans roues, derrière la boutique, pour y écouter des disques en buvant de la bière et en fumant des joints pendant des heures, parfois des jours. Mike s’est retrouvé invité à une de ces soirées-caravane par une gonzesse dont il est raide amoureux – Liza ci-présente- mais il n’est pas resté longtemps. Mike dit qu’ils sont dingues, une foutue bande d’allumés. Tout comme Liza, d’ailleurs : joli brin de fille, sacrée cinglée/dantesque pétasse, elle fait mine de pas biter que Mike en pince pour elle depuis qu’on a dix piges et se sert de lui pour s’faire payer des cuites et des culottes. Mike n’a jamais bossé de sa vie, c’est à moi – entre autres- qu’il tape le fric. Ernie lève ses glozzes bleu délavés d’ex-junky de sa pile de disques, me regarde par-dessus ses lunettes à fine monture ;

« Ah ! Tu tombes bien, toi. Jack et Charly, qu’tu vois là, viennent justement de rapporter le disque que tu voulais, même que ça a pas été d’la tarte de mettre la main d’ssus. Pas vrai, Charly ? »

« Merde, tu l’as dit, j’ai bien cru qu’on allait y crever d’froid dans ce bled à la con. Bon, j’me tire aussi ; Liza et moi, on a des trucs à faire. »

Liza lui emboite le pas, m’adresse un p’tit signe de sa main aux ongles bleu électrique ;

« Dis à Mike que je passerai le voir tout à l’heure. »

Je veux lui dire d’aller s’faire foutre ;

« D’acc, j’lui dirai. »

Tout le monde est parti et Ernie m’explique que Jack et Charly ont taillés la route jusqu’à la région des Grands Lacs Gelés, tout au nord du pays, pour récupérer mon disque ;

« Ils ont fait toute cette route rien que pour toi, p’tit gars. »

« C’est pas pour moi. C’est pour mon coloc’. »

« Ah…Bon, merde, ça change pas grand chose. »

Il farfouille sous le comptoir et en sort Midtown Blues de Lee Morgan. Je tire de ma poche une grosse liasse de talbins, – des économies de plusieurs semaines passées à picoler du picrate en carton et à fumer des bouts de mégot- la tends à Ernie qui la compte en intégral et me déclare qu’il y a pile le compte ;

« Bah, on dirait bien qu’il y a pile le compte, p’tit gars. »

Il empoche la liasse, s’allume un nouveau clope – Blue Veins– s’appuie sur ses deux coudes, me souffle sa fumée à la gueule et attend de voir si j’aurais pas quelque chose à redire ; l’enfoiré m’fait raquer trois fois trop cher mais je dis rien. C’est devenu compliqué de trouver de la musique de nos jours, Ernie est probablement le dernier type à encore vendre du jazz, du blues, du rock et du punk dans tous les Etats-Désunis. Il farfouille à nouveau par-dessous le comptoir, y aligne deux verres par-dessus et une bouteille de bourbon – Monkey Brain– ;

« Qu’est-ce que t’en dis, p’tit gars ? Tu restes un peu picoler avec moi et on profite de ce bel album ensemble ? »

Fieffé connard. Je veux lui dire d’aller se faire enfiler par un coyote sidaïque mais j’ose pas ;

« Merci Ernie, peut-être une prochaine fois, là, ‘faut que je rentre chez moi. »

« Hé ! Une gonzesse ? »

« Non. Mon coloc’. »

Là-dessus, je tourne les talons avec mon disque sous le bras, sors du magasin et remonte la rue des Singes Dysentériques en sens inverse. Un vent frais d’hiver malvenu me fracasse la tronche à coups de bourrasques humides et dans une petite ruelle sur ma gauche, un clodo paye une turlute à son pote de misère pendant que leurs clébards se paluchent en les reluquant. Plus loin, des types se réfugient dans des sous-sols et s’endorment en relisant Dostoïevski.

B Side

Après environ treize minutes passées à crapahuter sur la Banquise, je prends la rue du Troglodyte Cocu, m’arrête au numéro 1864 devant une lourde en bois verni/violet et grimpe jusqu’au sixième étage. Mike et moi occupons le dernier appartement, sous les combles ; un grenier aménagé par la proprio en un machin vaguement habitable. Les gogues se trouvent sur le palier, il n’y a pas d’eau courante – trop cher- et aucune isolation, si bien qu’il fait parfois plus froid dedans que dehors. Pour cet hiver, j’ai été prévoyant ; je suis allé taper des ronds à un vieil ami à moi, un tailleur dont la boutique se situe dans les quartiers Nord – la Décharge-, et j’ai acheté un vieux poêle à bois datant d’avant la Guerre Dingue. Quand j’entre dans l’appartement, j’ai l’impression de pénétrer les Enfers avec supplément charbon ; il fait une chaleur dingue, je trouve Mike étendu nu sur le canapé, sa queue dure-dure dans une pogne, une photo de Liza dans l’autre et le poêle tournant à plein régime, son feu intérieur dévorant à pleine flamme la table basse, antépénultième pièce de mobilier boisé que nous possédions, – reste mon plumard et un tabouret, près de la porte. Mike, putain d’enfoiré, piaf débile baiseur de truite faisandée. Tignasse en paille séchée, poches sous des glozzes verts rougis par le thé, barbe de treize jours, il se lève quand j’entre – prend tout de même le temps de s’faire gicler-, s’essuie la queue sur un coussin, enfile un t-shirt blanc/crade et un chino noir plus délavé que le bonhomme dans son ensemble ;

« Alors, tu l’as ? »

Mike, putain d’enfoiré ;

« Ouais, je l’ai. »

Il se précipite sur moi, m’arrache presque le disque et s’assoit en tailleur devant le tourne-disque. Il pose le microsillon délicatement, dépose le diamant avec encore plus de soin et puis se laisse tomber sur le dos, fixe son regard sur les tuiles du plafond ;

« Lee Morgan…Tu sais qu’il a soufflé sa trompette sur un paquet d’albums de Hank Mobley ? Et qu’il a aussi soufflé cette même trompette sur le Blue Train de John Coltrane ? »

« Nan, j’savais pas. »

Mike se redresse, farfouille la poche de son chino, en sort un paquet de Blue Veins, du papier à rouler et un sachet avec assez de thé pour confectionner trois ou quatre joints ;

« Où t’as dégotté de l’herbe ? J’croyais que t’étais fauché. »

« J’ai croisé Elliott Burton au Ventilator’s, tout à l’heure. C’est lui qui m’l’a filé. »

Mike prépare le thé, je m’allonge sur mon lit. Sur le mur en face, les aiguilles de la tocante indiquent 13h13 ; ce machin est aussi déglingué que le reste. Nous fumons et écoutons Lee Morgan souffler comme un malade dans sa trompette ;

« Tu sais comment Lee Morgan est mort ? »

« Nan, Mike, j’en sais rien. »

« C’est sa gonzesse qui l’a buté. »

« Merde. »

« Ouais. »

« Mike ? »

« Ouais ? »

« T’as du blé ? »

« Pourquoi foutre ? »

« J’sais pas…Payer le loyer, par exemple ? Ou aller chercher d’quoi becter ? »

« T’bile pas pour ça, j’irai trouver un boulot demain. »

Fieffé connard, il ira trouver que dalle et j’ai envie de lui dire d’aller pomper le fric d’un autre pigeon, et de s’installer avec ; ou de revenir une fois qu’il aura de quoi me rembourser les treize mois de loyer que je lui ai avancé. J’ai envie de lui dire tout ça. Mais j’ose pas. Je me lève avec dans l’idée d’aller me prendre une boite de bière dans le petit frigo ;

« Laisse tomber, j’ai sifflé la dernière. D’ailleurs, t’as pas quelques ronds ? ‘faudrait aller acheter à boire, pour finir la nuit et ce disque. »

Putain d’enfoiré. Je fouille sous mon lit, – Mike ne voit rien, les yeux rivés au plafond- soulève une planche et tire quelques billets de leur cachette ; j’y planque du pognon, un peu de poudre – pour les grandes occasions-, un quart de vodka artisanale et un flingue – au cas où. Mike est un enfoiré, je continue de l’arroser ;

« Liza va sans doute passer plus tard. »

« Je sais. »

« Ah, ouais ? »

« Je l’ai croisé au Terraplane. »

« Dis, puisqu’elle vient, ‘faudrait p’tet acheter aussi un peu d’bouffe, et aussi des cigarettes, tu crois pas ? »

Je pousse un soupire et retourne à ma cachette ;

« Mike, quand c’est que tu vas te décider à lui parler ? »

« A qui ? »

« A Liza. »

« J’sais pas…J’irai la voir demain. »

« Tu pourrais lui dire tout à l’heure. »

« Lui dire quoi ? »

« Que tu l’aimes, putain, quoi d’autre ? »

« J’suis allé la voir ce matin, pendant que tu ronquais encore, et on a parlé. »

« Ouais ? Qu’est ce qu’elle t’as dit ? »

« D’aller m’faire foutre. Elle a dit que je suis pédé et trop con pour m’en rendre compte ; tout ça parce qu’à son treizième anniversaire, j’ai offert une turlute à son frère jumeau. Ca n’avait rien de vraiment gay, j’lui ai juste offert le cadeau qu’il désirait le plus, j’pouvais pas m’planter, tous les gosses de treize ans rêvent de s’faire sucer. »

« Elle abuse. »

« Ouais. D’autant que nos treize piges, c’était y’a ‘achement longtemps. »

Je me tire du pajot, les talbins en pogne, les tend à Mike. Il se bouge les miches à la vue des billets et la perspective d’une bonne bouffe suivie d’une bonne cuite. Je lui dis de prendre deux rouliardes de Bloody Ale et un quart de Monkey Brain, et aussi du saucisson-noisettes, du pain, des radis et du jambon fumé. Et des chips ;

« Et des cigarettes ? »

« Merde, ouais, et des cigarettes. »

« Merci, vieux. »

Mike fout le camp aussitôt qu’il a enfilé ses grolles ; il y a une supérette ouverte toute la nuit au croisement avec la rue du Progrès. Sur le tourne-disque, Lee Morgan achève son hardbop taré et je le remplace par Herbie Hancock – A Tribute to Miles – avec Wayne Shorter au saxo’. Je ramasse le sachet de thé et entreprend de rouler un autre joint quand une demie-dizaine d’ongles tapote en canon sur la lourde sans cadenas ; pas l’temps de réagir qu’elle s’ouvre et découvre Liza, du haut de ses vingt-trois balais dans sa robe très-rouge/très-courte. Plus on vieillit, plus j’ai envie de la baiser. Son cul est relevé par une paire de talons de treize centimètres, elle est plus maquillée qu’une voiture volée deux fois et ses yeux brillent comme les cuivres d’un strip-club ; j’ai vraiment envie de la baiser. Mais je fais mine de rien, retourne à mon joint ;

« Mike est pas là ? »

« Il est sorti. Il arrive. »

« T’as pas un truc à boire ? »

« Mike est parti en chercher. »

« Coolz. »

« ? »

« Laisse tomber. J’peux m’asseoir avec toi ? »

« Y’a rien qui l’interdit, Liza, tu fais comme tu l’sens. »

« Ok. »

Liza vient poser ses miches sublimes à côté de mon cul maigrelet et pendant deux ou trois morceaux, on s’dit rien. Et puis ;

« Tu sais, Mike, il est pas pédé. Le truc avec ton frère, c’était juste pour déconner. »

« P’tet bien. »

« Alors pourquoi tu l’fais mariner comme ça ? Tu sais pas qu’il t’aime ? T’as pas encore entravé l’tableau après toutes ces années ?

« Et toi ? »

« Quoi, moi ? »

« Tu l’aimes, aussi, non ? »

Je réponds que dalle. Ouais, je l’aime sans doute, et sans doute que je l’aime pas assez…Mais il ne faut pas aimer une personne plus qu’elle ne s’aime ; elle trouverait sa louche, et décarrerait aussi sec. Je me lève et récupère le quart de vodka artisanale, dans la cachette sous le lit. Je prends aussi le flingue, je dois le nettoyer. Je nous prépare deux verres, lui en tend un, ainsi que le joint. Je reste debout, ma pétoire et l’attirail de nettoyage dans les pognes ;

« Oh ! Tu peux t’occuper du mien, s’il te plait ? »

Hein ?

Là-dessus, Liza sort un p’tit calibre de son sac à main en cuir rouge-et-vernis – immonde- et me le tend. Je me penche pour le récupérer, elle m’attrape la nuque, m’embrasse. Les armes tombent au sol, nos menteuses s’emmêlent et je savoure ses lèvres, sa salive. Elle se lève, suspendue à mon cou, vient coller ses hanches contre les miennes, le haut de sa cuisse fine vient se frotter contre mon sexe déjà durci, je soulève sa courte robe, m’amuse de l’absence d’autre tissu, glisse mes doigts, sens sa chaleur. Je la jette au sol, ses longs cheveux auburn s’emmêlent et je plonge entre ses cuisses, la goûte et y boit de longues rasades, elle m’arrache les cheveux, me griffe la nuque et je suis comme un oiseau saoul dans une nuée floue d’Orient. Je n’entends pas la porte qui s’ouvre derrière moi, et je ne vois pas Mike faire tomber les courses, ramasser mon flingue, tirer deux fois au beau milieu du visage chérubin de Liza ; je suce un cadavre, réalise, roule sur le dos, attrape le p’tit calibre ; les coups partent simultanément, j’en reçois une dans les entrailles, Mike se raidit lorsque ma balle le touche en plein front. Je me vide de mon sang, je vais crever, ça fait un mal de chien. Ma vision diminue, je ne vois bientôt plus qu’un cercle jaunâtre sur le mur d’en face ; les aiguilles de la tocante indiquent 13h13.

Putain de chierie.

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¤ Le joueur de flûte n’a plus une note en stock (Les Métamorphoses du Branleur Part. III)

1.

Y’a pas âmes qui pissent ce soir, au Fair Weather. Le taulier, Beleg, encaisse mes talbins, bons pour deux pintes de bières – Bloody Ale – et puis se dirige vers le vieux tourne-disque, au bout du zinc, y glisse le Transformer de Lou Reed ;

Vicious / You hit me with a flower

You do it every hour / Oh ! Baby, you’re so vicious

Au fond du bar, une bande de quatre jeunes – Speed Rats- fait quand même un sacré barouf. Ce sont des habitués et des amis de Beleg ; ça faisait une paye que je les avais plus vu ici ;

« Dis voir Beleg, y’a longtemps qu’on avait plus vu les Rats. »

« L’un des leurs s’est fait pincer par la Horde y’a quelques semaines, j’sais pas ce qu’ils ont bricolé mais ça leur a foutu un coup au moral, tu peux m’croire. »

J’le crois, lui dis de leur servir une tournée de ma part. J’allume un clope – Blue Veins-, le dernier de mon paquet, tapote en rythme sur le zinc en cuivre, sirote la mousseuse, expire la fumée bleutée en un zig-zag goudronné ; elle va se perdre dans les interstices du plafond en planches de bois ramollies par les ans, noircies par les idées sombres/aphones d’une chierie de caves en dérive dans ce monde dingue. Ca a bien changé, plus rien ne tient en place, tout part en vrille et personne n’a rien vu venir ; des milliardaires – putain d’escrocs- et des dictateurs – foutus psychopathes- (ou l’inverse ?) se sont hissés peinard dans les plus hautes instances gouvernementales, ont pris le pouvoir pépére dans la presque totalité des pays du monde encore connu. On a laissé faire, trop occupés que nous étions à se péter la tronche en boites de nuit sur de la techno dingue-dingue et à s’abrutir devant la télé-réalité ou à l’usine ou à l’entreprise ou dans n’importe quel job débilisant ; l’genre de truc qui te presse comme des oranges même les plus beaux des esprits, les rendent mécaniques. Quelques fous nous ont asservis et on les en remercie en participant à leurs guerres, à l’expansion de leur fortune, de leur territoire ; ils en sortent plus gagnant encore tandis que l’on crève dans la fange à s’foutre sur la gueule pour les quelques miettes qu’ils daignent nous laisser. On s’est cru des hommes libres -nous ne sommes que des esclaves sans chaines. On a laissé faire…’vous souvenez ? Mais je divague et demande à Beleg une nouvelle pinte de Bloody Ale que je lui règle en liquide (ainsi que la tournée aux Rats). Littéralement. Y’a une chierie d’années, les réserves d’eau se sont finalement asséchées. Une société privée a dégotté une solution, arrivant à recréer artificiellement de la flotte tout à fait potable, impossible de voir la différence, cet ersatz fait magnifiquement le boulot. Cette société – La LoAr- avait le monopole de l’eau artificielle, est devenue une corporation, puis un réseau bancaire, ont achetés la côte Est, ont fait de New York leur capitale, de la côte Est leur état. Depuis l’eau est la seule monnaie en circulation, solidifée sous forme de billet, t’as juste à les balancer dans une casserole et à laisser chauffer à feu doux si tu veux étancher ta soif ; les quelques grosses fortunes se noient dans des piscines gargantuesques tandis que dans certaines régions des Etats-Désunis, une foutue chierie de gens sans-un’ n’a pas l’eau courante, fabrique de la vodka ou du gin dans leur baignoires. Les plus inventifs arrivent même à râgouter un Chardonnay pas trop crade dans la cuvette des gogues. On se lave avec une solution liquide de savon et de sciure de bois ; le savon est fabriqué avec la graisse recyclée de nos cadavres. Ce monde est dégueulasse, et c’est un ancien proxo’ qui t’l’affirme. Mais je divague encore, siffle la bière, salue Beleg et décide de rentrer chez moi ;

Just a perfect day / Drink sangria in the park
And then later, when it gets dark / We go home

Un vent chaud souffle sur Nashville et m’accueille à la sortie du Fair Weather. Brise bienvenue en ce début d’hiver ; effet de serre & caresse apaisante sur mon être passablement éméché. Dehors, un vent chaud et puis que dalle sinon un vagabond estropié à la peau blanche et aux yeux rouges-rouges. Il claudique en silence vers un trio de pigeons débiles au trois/quart plumés, un gros bâton en pogne dressé au-d’ssus de sa caboche chauve, blanche, burinée par les crasses de la vie et de la ville. Cette technique de chasse aux piafs ne peut fonctionner qu’ici, dans la Décharge, seul quartier de Nashville où les dits-piafs sont assez abrutis par la gerbe de toxico – leur principale alimentation- pour s’y laisser prendre. Je réajuste mon chapeau de feutre gris, enfile un manteau neuf par-d’ssus mon costard tout aussi neuf – cadeau de mon copain Al- et remonte la rue des Sacs-à-Foutre vers ma petite maison située deux blocs plus haut, au nord de la Décharge. J’achète dans une épicerie deux rouliardes de bière, – Bloody Ale, bien sur-, du pain et du saucisson. Je demande aussi un paquet de Blue Veins. Quand je sors sur le trottoir, je m’arrête un instant pour griller un clope, -sustenter le cancer de la Ville-, la flamme de l’allumette s’agite autour du soufre crépitant devant mes yeux fatigués de vieux sac en fin de trajet quand la plaque d’égout à mes pieds se soulèvent, découvrent une bouche sombre, ronde et béante qui me dégueule un gamin, un oisillon – à peine majeur- à poil, couvert de merde, puant la pisse, il secoue une tignasse grasse, me fait penser à un oisillon tombé dans une tasse de café froid. Je lui demande ce qu’il fout là ; son regard filoche en silence vers les quartiers Est et les hauts gibiers du MontVautour. Ok. Pigé. Je dépose mon beau manteau neuf – adieu- sur ses épaules crottées, son dos écorché, sa peau poisseuse ;

« Gamin, tu m’as tout l’air d’avoir passé une sale journée. Viens chez moi, on va t’retaper un peu, et ‘pis on causera autour d’un verre, tu veux ? »

« D’acc-d’acc…

…Dites, z’allez pas m’violer, hein ? »

Ah ! Putain d’chierie…

« Nan, t’bile pas. Allez, amène-toi. »

Just a perfect day.

2.

Chez moi, y’a pas grand’chose. C’est une p’tite maison avec son p’tit salon, sa p’tite cuisine – dont une lourde sans serrure donne une p’tite cour-, son p’tit étage chambre & salle de bain et c’est marre. L’oisillon grelotte. Il pue, aussi. Je lui dis d’aller se doucher pendant que je nous bidouille un casse-dalle et que je nous sers un verre ; j’crois bien avoir un reste de bourbon – Monkey Brain– dans un p’tit placard, quelque part. Avant de faire ça je monte à l’étage et sors quelques fringues pour le gamin que j’étale sur le pajot, bien en évidence ;

« Et gaffe le pot de fleurs, en haut de l’escalier. C’est d’la terre cuite, c’est moi qui l’ai fait. »

« D’acc-d’acc. »

Je redescend, zieute le tourne-disque mais n’y touche pas ; j’sais jamais quoi écouter, p’tet que ça branchera le gosse. De retour dans la cuisine, je prépare une assiette avec du pain, des tranches de saucisson, deux cuisses de poulet rôti, des radis et des carottes ; dans une poêle, je jette deux tranches de lard, un oignon en tranche. Une fois la tambouille terminée, j’emmène le tout au salon, attends que le gosse descende. Je zieute le tourne-disque ; j’sais jamais quoi écouter. Je me penche sur le torche-cul local, n’en lis que les gros titres :

« Une popstar sodomisée à mort par un fan dopé aux stéroïdes protophalliques. »

« Le célèbre colon explose et libère ce qui est déjà considérée par beaucoup comme la meilleure chanson de l’artiste. »

Monde de dingues. Le gosse redescend, sapé de mes frusques trop grandes pour lui, et reprend sa place sur la canapé. Je lui dis que si ça l’branche, il peut choisir un disque et nous mettre un peu de musique ;

« Heu…Ouais. D’accord. »

Il va se plonger dans un carton géant plein de vinyles, frappé de quelques traits lunaires -un tas de souvenirs qui prennent la poussière sous la seule fenêtre de la pièce- ; j’aime pas vraiment me souvenir. Je sirote mon bourbon, allume un clope. Le gosse bondit hors de ma mémoire avec un enregistrement live des Rolling Stones, donné sur une plage démente, y’a longtemps, quelque part sur le Continent Oublié. J’adore ce disque, déteste me souvenir. Il se rassoit, regarde la bouffe comme si c’était le cul de sa pin-up favorite ;

« Mange. On causera après. »

Il se jette à genoux devant le plateau et engloutie tout ce qui s’y trouve, ne me laisse même pas une tranche de sauc’. Pauv’ gosse. Je vais chercher une rouliarde de bière au frigo, lui en sers une grande pinte. Il la vide d’une traite, en tombe sur les miches, rote bruyamment ;

« Je m’appelle Franck. Et toi ? »

« Léo. Heu…Merci pour la bouffe. »

« T’occupe. Kess’tu foutais dans les égouts, Léo ? »

Il baisse les yeux, entre ouvre des lèvres gercées, fendues de minces filets de sang pas tout à fait sec ;

« Tu peux m’parler, Léo. J’me doute que tu t’es retrouvé dans une chierie plus grande que toi, il faudrait juste que tu m’files quelques détails, de quoi compléter le puzzle. Kess’t’en dit ? »

Il prend une grande rasade de bourbon directement au goulot, inspire un grand coup et ;

« J’suis arrivé à Nashville y’a quelques semaines. J’ai rencontré une bande de gens, les Speed Rats ; des personnes extraordinaires ! »

« Les Speed Rats, hein ? »

C’est donc lui le type dont m’parlait Beleg tout à l’heure…

« Yepz, c’est comme ça qu’on nous appelle. Donc on était au Fair Weather, chez Beleg – tu connais ? Ouais ? – et Robbie a dit qu’il nous avait concocté une fameuse nuit en mon honneur ! On a passé une soirée dingz dans une piaule ; on l’ravagé, du sol au plafond, et dans chaque pièce, et puis ils ont braqué ce qu’ils pouvaient. Moi, j’avais pas vraiment l’habitude des fameuses nuits, alors j’me suis réveillé le lendemain soli-solo, sans une sape sur le dos et j’me suis fait cueillir par la Horde Sauvage. Ils m’ont enfermés dans les prisons souterraines du MontVautour, les enfoirés de sacs à merde ! Ils m’ont torturés pendant des heures et des jours mais j’ai bavé que dalle ! Ils ont dit que je serai pendu mais ‘faut croire qu’ils m’ont oublié parce que j’ai plus vu personne ensuite, même pas un geôlier. J’ai réussi à m’évader en suivant un gros rat entre les fissures d’une dalle de ma cellule. J’ai mis un temps dingue à transformer cette fissure en trou suffisamment large pour que je m’y glisse à mon tour. Ensuite, j’me suis retrouvé dans les égouts, j’ai filoché droit devant moi, remonté une échelle au pif, et on s’est rencontré. »

« Léo… »

« J’sais d’quoi ça a l’air, Franck. Mais les Rats sont mes amis. Ils devaient avoir une putain d’bonne raison pour m’laisser en rade. J’en suis certain, j’en mettrais ma queue au barbecue. Ils m’ont adoptés, sont une famille pour moi. Et puis, même si Marvin et Gloria auraient pu s’en foutre, ou même Robbie, Sofia ne m’aurait pas laissé. On s’est tout de suite aimé, tu sais, et je l’aime encore, et j’suis sur qu’elle aussi ! »

Drôle d’oisillon. Il ne percute pas qu’il s’est fait avoir par les Rats. Ce genre de merde arrive et on s’fait tous avoir un jour ou l’autre, – gonzesse, trompe l’ennui, frisson, besoin, pognon-, les raisons manquent pas et on s’fait tous avoir ; les bons, les mauvais, les cons, les malins, ceux qui l’méritent et ceux qui pensent pas l’mériter. Sur le tourne-disque, Tumblin’ Dice ;

‘Cause all you women is low down gamblers,
Cheatin’ like I don’t know how,
But baby, baby,

There’s fever in the funk house now

Je ressers nos verres, dit à Léo qu’il peut ronquer ici, lui propose même mon pajot ; après le sol dur-dur et glacé qu’il s’est farcis en guise de sommier au MontVautour, ça m’semble la chose à faire. Il me remercie, dit qu’il est crevé ;

« Bonne nuit, Franck. Et, heu…Ouais, merci. »

« Pas d’problème, l’oisillon. Et si tu veux un bon conseil, oublie les Rats, oublie Sofia.»

« Ouais…ouais. »

Ouais, mon cul. Je m’allonge sur le canapé, laisse tourner le disque et tant pis pour les souvenirs. Je sirote la deuxième bouteille de bière directement au goulot, allume un clope. Jagger et sa bande entonne Midnight Rambler pile quand minuit sonne (en fait il est à peine vingt-deux heures), j’me laisse couler vers ailleurs, gaffe pas les silhouettes qui rôdent dans l’ombre de la Décharge ;

Did you hear about the midnight rambler
Everybody got to go
Did you hear about the midnight rambler
The one that shut the kitchen door

3.

Le tourne-disque dérape alors que dans mes songes éthyliques Johnny Cash flingue un type à Reno, juste pour le voir caner. J’ouvre des yeux fatigués par l’alcool – paupières comme en plomb lesté de plomb-, gêné dans mon sommeil de pochard par la présence de nuisibles au milieu de mon salon. J’ai à peine le temps d’entraver quoique ce soit quand ce putain d’enfoiré de petit merdeux d’oisillon m’fracasse la tronche à l’aide de mon grand pot en terre-cuite et plein de fleurs, – Vicious/You hit me with a flower-, je lui avais d’y gaffer. J’tombe aux panards du canap’, zieutent à travers mes glozzes entrouverts ces enfoirés de Rats s’engouffrant dans ma maison par la lourde sans serrure de la cuisine ; un voile rouge-rouge de sang frais s’écoule depuis mon front fendu et me couvre le visage. Robbie m’envoie un coup de pompe dans le claquoir, Marvin se fend la gueule tandis qu’il embarque le carton de vinyles ; réceptacle de mes souvenirs. Gloria et Sofia dansent et s’déhanchent sur les Stones remis en place plus très loin de la fin du set. Léo se glissent entre les deux gonzesses, Sofia lui attrape la nuque, fourre sa langue dans son gosier, de son autre main lui agrippe la queue, glisse lentement/fermement et je me sens comme une écorchure sur le palais un samedi soir sans sortie.

Je baigne dans mon sang refroidi depuis trois plombes et les Rats me cognent encore, baisent partout, pillent/ravagent ma p’tite maison. Cet enfoiré de Marvin chie sur mes vinyles. Lui, je le tuerai probablement. Léo s’assoit à côté de moi ;

« Tu vois, Franck ? Je te l’avais dit ! Les Rats ne m’ont pas laissé tomber, c’est ma famille, tu vois ? Ca roulz niquel pour moi, Franck. Ca baigne, gravz, et tout ça, c’est grâce à toi. Bon, tu vas sans doute crever, mais grâce au sacrifice de ton corps et probablement de ton âme, nous on survit, tu vois ? Alors, heu…ouais-ouais, merci. »

Merde, j’ai la mâchoire brisée, ‘peut rétorquer que dalle ; rétorquer quoi ? Ce p’tit branleur a achevé sa métamorphose et moi aussi ;

« Bon, Franck, c’est pas tout ça, mais la Horde va pas tarder à radiner alors nous on filoche, j’te laisse un disque et un clope, ça te va ? »

Léo allume une Blue Veins, la carre entre mes pulpeuses tuméfiées et la fumée en toxine me régale comme une pinte glacée dans un bordel désert. Marvin pioche un disque dans le carton ; Lou Reed, Transformer. Amusant. Les Rats finissent par quitter le navire. Je déguste la cigarette du condamné, m’disant qu’au moins, j’aurais sans doute le temps d’la terminer avant d’calencher. Léo revient de la cuisine avec une bouteille d’alcool à brûler, asperge le salon ; le mobilier et ma pomme. Enfoiré de fils de

Oh, it’s such a perfect day
I’m glad I spent it with you
Oh, such a perfect day

branleuriii

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¤ Il est né ; le Divin Connard

Cette histoire est une histoire vraie. Elle raconte comment l’Elfe en capuche, le Professeur sans tête,- mais saindenisé – et le Poète bossu presqu’anagrammé se sont rencontrés après un long voyage de plusieurs mesures au carrefour des Routes par une nuit sans Lune. Trop pleine, celle-ci avait pris la tangente avant minuit pour aller chercher le vieux frère Soleil, avec dans l’idée de se payer un coït astral.
Il fait nuit noire, il neige ;
un peu.
Voilà pour les intempéries, ça te pose une ambiance.
Mais revenons-en à nos héros, car c’est bien eux qui nous importent :
La première ; l’elfe en capuche et couverte de neige, arrive par la route de l’Est, un baluchon sur l’épaule contenant trois carnets en poils de poiscaille violets et un transistor radio dans l’autre pogne. L’Elfe ne parle qu’en musique, sinon c’est silence; radio, lui-aussi. Elle perçoit les ondes, elles se noient dans la bruyère. N’ayant encore personne à qui parler,- à part elle-même,- elle se tait et plonge rejoindre les ondes, leur fait du bouche à bouche et les sauve in-extremis.
De la route du Sud arrive un homme endimanché, comme sapé pour ses funérailles, et quand on le croise, d’aucun se demande comment tient son nœud-papillon ; le Professeur porte sa tête et une grande partie de son cou tranché sous le bras, au niveau de la ceinture. Dans la poche de son veston, on peut apercevoir un livre replié sur lui-même, un livre de chants ; ceux de Maldoror. Dans l’autre poche, il traine un bouquet de diverses fleurs ramassées en bord de route au cours de son voyage : des clématites, des myosotis, mais si on lui demande sa favorite, le Professeur répondra une mellifère, et je serais tout à fait infoutu de te dire ce que c’est. Moi, j’aime pas les fleurs, mais je ne suis ici que le narrateur, alors mon opinion quant à la flore de la Route, on peut toujours se la tailler en biseau. Le Professeur se fout pas mal de ma narration inexacte et rampe sous la Bruyère.
Le Poète, pas tout à fait anagrammé correct’ par manque évident de lettre,- et pour une meilleure sonorité,- joue de sa licence pour que ça passe quand même, au nombre de souliers. Il en avait lui-même un à chaque panard quand il prit la route de l’Ouest ce matin-là, soit deux au total. Dans son habit propre, il cache une plume d’oie et, au fond de son gosier, une voix de ténor. Sur le dos, le Poète trimballe une étrange bosse. Quand il arrive au carrefour de la Route, il pénètre à son tour la Bruyère et y laisse un de ses souliers en pierre d’église.
L’Elfe, le Professeur et le Poète arrivent en même temps au cœur du carrefour de Bruyère, dont la couleur pâle, mais violette tout de même, n’est pas sans rappeler les carnets en poil de poiscaille trimballés par l’Elfe ; mais passons, ce détail n’étant détaillé ici que par soucis du dit-détail. Le trio se salue avec respect et dévotion, reconnaissant en chacun un certain talent de géo-localisation car si les Routes menant à la Bruyère sont bien droites et aisées à parcourir, pour peu qu’on suive les saumons saouls remontant le Fleuve en bord de route, il faut un exceptionnel sens de l’orientation pour retrouver son chemin dans le dédale noueux qu’est la Bruyère et arriver en son centre, éclairé par des arbres en ferraille rouillée. Là, ils trouvent ce qu’ils sont venu chercher ;
l’entrée d’une tanière sombre d’où provient une musique entêtante, samplée en plus d’une boucle, paraissant irréelle à leurs esgourdes. Les trois voyageurs n’entrent pas tout de suite. L’Elfe, dont les ondes radios ont trouvé un second souffle, chante son opinion ;
« J’crois bien que c’est là, nan ? T’façon, genre, vous aussi, z’avez suivi les saumons ? Et tous les saumons mènent à la Bruyère, donc ça doit être ici. »
Le Professeur est charmé par le chant de l’Elfe, moins tortueux et plus doux que ceux qu’il trimballe dans sa poche et, toujours perchée sous son bras, sa tête reprend la litanie ;
« Oui, je crois aussi ; les saumons n’auraient pas menti. »
Le Poète, lui, est plus sceptique, mais décide de s’en remettre à l’opinion générale. Il est d’habitude du genre à s’en éloigner à tire d’ailes qu’il se construit si besoin est à partir de sa plume d’oie. Cette fois, néanmoins, sensibilisé par le chant de l’Elfe, il décide d’acquiescer et voilà que les trois aventuriers se glissent dans la pénombre malodorante de la tanière.
Au fond de celle-ci, ils trouvent ce qu’ils sont venu chercher, emmitouflé dans un pelage doré ; un chacal tout môme, allongé dans la caisse d’une guitare espagnole. Il est entouré par un homme habillé d’une chemise noire, d’un jean noir, de bottes noires. Ses yeux et le reste de son visage sont dissimulés dans l’ombre d’un chapeau de paille, eh ! Noir, lui aussi. De l’autre côté, une gonzesse canon enserrée dans une camisole blanchâtre en granit égyptien.
C’est ce gosse que nos trois aventuriers sont venu trouver, après avoir reçu chacun un télégramme, livré par un dragon porté sur la bouteille et vivant au nord de la Route du Nord, là où les hivers sont installés peinards pour encore quelques décades. Le bailleur n’a rien à dire, ces loustiques glacés payant leur loyer à chaque solstice.
Mais je divague et
l’Elfe s’approche du gamin velu, dépose le transistor qu’elle règle sur une station crachant du blues ;
« Le Chacal aura besoin de rythme ; pour garder le cap, pour pas s’marcher sur les pattes, et pas s’viander contre le ciel en macadam’z. »
L’homme en noir salue l’Elfe, lui offre un sac à dos en échange du transistor. Dedans, l’Elfe trouve un harmonica, un violon et un oud,- une famille en fait,- afin que plus jamais elle ne soit seule à chanter.
Le Professeur s’avance à son tour, s’assoit en tailleur face au môme Chacal et pose sa tête dans le creux formé par ses jambes. Il sort de sa poche son livre étrange ;
« Le Chacal aura besoin des Chants, pour saisir la vie, la mort, la bêtise et la beauté. Ainsi, l’absurdité du monde lui sera pleinement révélée. »
La gonzesse canon en camisole part dans un fou rire, lui crache dans le cou et l’invite à se remettre la caboche en place. Le Professeur est absolument jouasse et se délecte des retrouvailles entre sa tête et son corps. Ses idées s’éclaircissent alors, il voit au travers de la pénombre avec une perspective nouvelle, -moins au ras de la ceinture,- et il rit en s’imaginant la tronche que vont tirer les copains restés au Mont de Marbre, tronches qu’ils conservent aussi sous le coude sans jamais le lever.
Vient le tour du Poète ; il ploie un genou devant le môme et dans un geste mécanique, cliquetant des articulations, détache la bosse lui bombant le dos. Dans le court espass’temps séparant le dos du sol, la bosse se métamorphose dans un flash ovidien en une machine à écrire Underwood portative ;
« Le Chacal aura besoin d’un récipient où conserver ses brokes et ses notes, un réservoir pour sa verve révélée par la musique de l’Elfe et les enseignements du Professeur. Ne lui manque donc que l’encre du Poète pour harmoniser le tout en une peinture noire. »
L’homme en noire et la gonzesse en camisole marquent un silence, reluquent le Poète, de sa bosse disparue à son panard dénudé. L’homme en noir retire une de ses grolles en cuir de lama et la lui jette. L’homme en noire et la gonzesse en camisole soudain explosent dans un fou rire.
Un nuage de poussière ensanglantée,- émanation tellurique désincarnée,- couvrent les trois aventuriers et le Chacal. Ainsi baptisé des restes de ses géniteurs, celui-ci ouvre un oeil, puis le deuxième, gueule qu’il a soif. Un satyre de stature modeste mais aux nibards dingues et remplis ras-la-trogne sort de la pénombre, en colle un dans le gosier du Chacal qui avale le liquide,-du bourbon,- sans discontinuer.
Les Aventuriers observent la scène, ataraxiques, ils ne sont pas bien sur d’entraver correct’ tout ce qui se trame sous leurs yeux éberlués. Ils en jettent d’ailleurs un au calendrier, vérifient que nous sommes bien un vingt-cinq décembre. Mais ce môme velu ne ressemble en rien à ce qu’ils avaient imaginés ;
en chanson pour l’Elfe,
comme une histoire pour le Professeur, ou
en alexandrin pour le Poète.
Bah ! Merde.
Le Chacal a finit de picoler. Il se dresse sur ses pattes, tangue un brin mais parvient à s’écrouler pile-à-poil sur la machine à écrire. Il glisse une feuille de papier hygiénique, tapote le clavier sur un trois-temps bluesy et quand il termine enfin son récit, l’offre aux Aventuriers :
CASSEZ VOUS DE CHEZ MOI,
TAS D’ENFOIRES !!!
Cette histoire est une histoire vraie, puisque je vous la conte. Certains percuteront le bousin et l’accepteront malgré son apparent hors-propos. D’autres, non. Et pourtant, tout est vrai, et même que j’étais là, moi aussi, planqué sous la bruyère.
il-est-ne

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¤ Un oisillon danse et tombe dans une tasse de café froid, sans sucre (Les Métamorphoses du Branleur Part. II)

Aux lignées condamnées à cent ans de solitude,

il n’est pas donné de seconde chance

Garcia Marquez, Cent ans de Solitude

Part. I : D’abord, il y a l’ainé…

La corde de chaussettes crades nouées ensemble se dénoue d’abord lentement et puis soudainement, pile/pile lors de ma jouissance. Je tombe cul-nu dans ma semence – queue ramollie entre les pognes- sur le parquet ciré de ma piaule ; sur l’écran de télévision, deux blondes canons se battent en bikini au creux d’une gargantuesque bassine de merde de porcs syphilitiques, dans le but de gagner quelques talbins et un safari chasse à l’éléphanteau cloné tout frais payé par la chaine sur le Continent Brûlé. Derrière la vitreuse située si haute, une paire de nuages sans horde errent lentement vers le sud, soufflés par les vents de l’automne en naissance. La voix de la mère gueule dans l’interphone :

« Léo ! Viens manger ton diner, ca va être froid ! »

Je descends sept étages, passe devant les portraits à l’huile grandeur démente de l’arrière grand-père, du grand père, du père et bientôt ma trogne, quand elle sera majeure ; en attendant, une toile vierge – mineure. Je trouve le dit-père attablé devant une belle pièce de bœuf saignante, sirotant une bière aux fruits rouges (immonde) en lisant le journal du soir – le True Liar – derrière ses petites lunettes à monture d’argent, guettant de ses yeux bleus/froids – de l’acier qui aurait passé dehors une nuit d’hiver- les mouvements des marchés financiers, et les nouvelles de la Guerre Tiède dans laquelle Républicains et Confédérés font match nul depuis près d’une décennie. Il jubile ;

« On dira c’qu’on voudra : une guerre, c’est bon pour l’économie. On va encore s’gaver cette année. »

Le père dirige l’entreprise familiale, Gun’z & Cheeze, qui fabrique des armes et des pizzas surgelées pour les bidasses de l’Union Républicaine du Nord. Demain matin, il veut m’emmener avec lui à son usine à la con, celle qui nous a payé cette superbe baraque aux murs en verre, – clair ou teinté- blanche, immaculée comme un nourrisson pas cuit, demeure immense où tu peux crapahuter toute une semaine sans croiser une seule personne de ta famille ;

« Fils, tu auras dix-huit ans demain, soit mon âge quand mon père m’a emmené turbiner la première fois à l’usine, au département Pizzas Sans Gluten ni Variole. Tu viendras avec moi demain matin, et comme moi, tu commenceras au bas de l’échelle, et comme moi, tu vas devoir te faire tout seul pour remonter les échelons et prendre ma succession au département Bazookas & Boucheurs d’Anus. »

C’te connerie. Il s’est pas fait tout seul, c’est son père qui l’a fait. Et son père ne s’est pas fait tout seul, c’est son père qui l’a fait après avoir gagné cette putain d’usine lors d’une partie de cartes truquées dans un rade de Chicago. Il me fera aussi ; je ferai semblant de turbiner à la chaine, comme les autres glandus venu de l’extérieur de la ville, et puis au bout de deux ou trois semaines, je serai bombardé chef du service, et encore deux ou trois mois après, j’arriverai à la tête d’un département, et quand le père calenchera ou prendre sa retraite, moi je prendrai sa place parce que je suis son fils. C’est toujours pareil, vieux cycle increvable. A la radio, un Beatles, Hey Bulldog ; une station pirate captée par hasard – c’est l’émission de DJ Spike, Cowboy Bebop – la mère éteint le poste. Vieille conne. Elle sonne une petite cloche en or brillant/tape au glozze, et trois larbins radinent leurs miches pour servir ma parfaite petite famille aux ongles propres, aux cheveux bien coupés, aux idées bien arrêtées – crevées. La petite sœur colle une tarte au Larbin #2 pour lui avoir servi son I-Co chaud-trop-chaud (un Irish Coffee relevé aux amphét’ numériques). La mère ne dit rien, allume deux cigarettes fines et longues, menthol en option, cible marketing idéale pour toute une gamme de produits soigneusement sélectionnés pour les femmes de maris comme le père ; celles qui ne font rien, ne pensent rien, ne mouillent même plus, ne savent plus comment tant elles s’emmerdent. Larbin #3 lui sert un premier verre de vin blanc, sec. Elle le boit d’une traite, fais signe de remplir à nouveau, remet ses nibards nouveaux/déments en place, cadeau du père suite à l’ablation de ses ovaires ;

« Larbin #3. Ma chambre. Dans dix-huit minutes. En combi’ »

Larbin #3 : avant de l’être, c’était un jeune type de mon âge – un noir du Sud – esclave sous l’Empire, libéré par la République. Maintenant, c’est un sextoy pour rombière aux miches et au con impotent. Le père, lui, il lit son putain de journal, rumine contre les Gangs des Terres Libres, s’exalte devant les échecs et les morts de ses amis/concurrents ;

« Ah ! Les imbéciles…Tous plus débiles que ma dernière dysenterie. »

La petite sœur balance une nouvelle torgnole au Larbin #2 pour lui avoir servi son I-Co chaud-trop-froid, ses deux yeux déjà vitreux et dilatés rivés sur l’écran de son Smart(er-than-you)phone ;

« Raclure de fiente d’oiseau ! Mon père te crameras les couilles si t’es infoutu d’me servir un I-Co correct’ ! Recommence, et te plante pas cette fois ! Ou j’fais bouffer tes couilles grillées aux deux autres larbins. »

Il paraît que sur la Côte Est, les types se font dorénavant greffer leur téléphone directement dans le cerveau, en lieu et place de l’hypothalamus. Personne ne remarque les traces sur mon cou, mon sourire en coin figé exactement dans la même expression usée, fausse – masque- que je leur sers à chaque repas depuis cinq ans. Dehors, un vent froid souffle sur les feuilles brunies par l’automne et les résidus chimiques charriés depuis les usines de la Zone, aux abords de la ville, derrière ses grands murs – fortifications d’acier – là où vivent et meurent les ouvriers du père et beaucoup d’autres aussi. Je ne touche pas à mon assiette. J’attends que le repas se passe, remonte sept étages, retrouve ma piaule. La télévision est toujours allumée ; allocution du Président, il raconte que certaines libertés seront revues et corrigées/effacées afin de garantir une meilleure sécurité, pour nous, ses concitoyens aimés et admirés. Ainsi, c’est dorénavant lui qui gérera l’éducation, la santé, les médias, la justice, le droit, la religion et tout le reste. Le Président profite de cette Guerre Tiède qui n’en finit plus pour récupérer un maximum de pouvoir, dans un unique souci de sécurité absolue, et le bon peuple, celui qui peut s’payer le droit de vote, l’acclame pour ça ; les autres…Qui ça intéresse ? Je coupe le poste alors que la speakerine donne son nouveau surnom au Président – le Sauveur ; je dégueule une absence de diner et d’espoir dans le petite lavabo de ma salle de bain privée/isolée, retire mes vêtements et me met au lit, règle la toquante pour qu’elle me joue son ding-ding à cinq heures tapantes, deux heures avant le ding-ding du père.

A cinq heures, j’me tire d’ici.

Part. II : Et puis il y a l’autre…

Je roule depuis environ deux heures, écoute à fond l’appel des Clash et à l’Est le vieux frère Soleil se redresse d’un restant de cuite pas fraiche ; pâle, froid, mal foutu tout tordu. Les kilomètres défilent flou-flou derrière les carreaux de la grosse bagnole berline et noire fauchée au père avant l’aube. Il doit être furax : sa guimbarde a disparue, son fils aussi, ainsi qu’un gros-très gros paquet de pognon. Ce n’est pas moi qui lui manquera mais plutôt son héritier qu’il était si jouasse d’enterrer vivant dans sa putain d’usine, sa putain de baraque, sa putain de vie ! Je ne la veux pas, moi, sa vie ; elle peut bien crever, moi je veux être moi et pour ça je devais décarrer fissa. Je mets les gaz vers la frontière sud avec dans l’idée de rejoindre les Terres Libres. On dit que là bas, chacun peut faire ce qu’il veut, devenir qui il veut. On dit aussi que la Guerre Tiède ne les concerne pas, que les gangs qui les dirigent assurent une paix et une tranquillité pour ses habitants, tout en refourguant armes, équipements, alcools de contrebande et cames diverses aux républicains comme aux impériaux. On verra ; quoiqu’il y ait de l’autre côté de la frontière, ça ne peut pas être pire qu’entre les remparts de Chicago. A cinquante bornes de la frontière, je quitte la route des Sept Dragons Mutants et récupère celle des Vieux Rêveurs Mort-nés qui filoche droit depuis la région des Grands Lacs Gelés, vers Nashville et plus au Sud encore, jusque Tullahoma, ville réputée comme étant la capitale de la prostitution moderne ; un bordel à ciel ouvert. J’ai entendu dire que l’idéal pour passer la frontière était de passer par Octopus Garden, petit bled frontalier. Y’a plus un bidasse depuis dix piges. J’échangerai la berline paternelle arrivée là bas. Le père doit certainement déjà être en route, à me suivre grâce au GPS planqué quelque part. Sur le bord de la route, juste après la frontière déserte, un panneau bouffé par la rouille et les mauvaises herbes m’indique qu’Octopus Garden n’est plus très loin. Sur l’autre bord de la route, une nana canon, aux cheveux d’une pâle blondeur et en short-shorts et bikini garde haut les mains devant une bagnole à l’arrêt ; une vieille guimbarde trouée par la rouille et ce que je m’imagine être des impacts de balle. Arrivé à son niveau, je constate qu’elle se fait braquer son charmant minois par le canon d’un flingue venant terminer le bras musclé d’un grand bellâtre basané en jeans et torse-nu comme taillé dans du bois brut – le type qui zone les salles de gym ou les prisons et y soulève de la fonte jusqu’à s’en faire péter les tissus. Je cogite vite, décide d’intervenir, elle est canon – Death or Glory – on verra bien ! J’écrase l’accélérateur alors que le type dévie sa mire et me vise entre les yeux ; ils se révulsent instantanément quand la berline paternelle le percute en plein buffet. Il va s’écrouler inerte, à quelques pas de la belle en détresse – Gloire ! – je descends de bagnole ;

« Vous allez bien ? »

« Toi, connard, t’as fait la plus grosse erreur de ta conne de vie ! »

– Death… – Je me retourne, tremblant, sueurs froides, me retrouve à nouveau face au canon d’un autre putain de flingue, attacher à un autre putain de type tors-nu-comme-taillé-dans-du-bois-brut. Je crois que je vais crever, ferme les yeux ; détonations – Bang Bang – bruit sourd d’un corps tombant au sol. Je suis encore vivant ? J’ouvre les yeux et découvre le second torse-nu la tronche comme une gelée de mûres sauvage et ma belle avec le premier putain de flingue en pogne. Je crois que je me suis un peu pissé dessus, j’ai du mal à reprendre pied ;

« Je…Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« T’as fais ce qu’il fallait, mignon. Connard #1 insistait avec son flingue pour que je les suce lui et Connard #2 à l’arrière de leur bagnole pourrie. Ils m’auraient sans doute violé avant de me coller une balle dans la tronche. Ou l’inverse. Dans tous les cas, j’aurais fini les pattes en l’air sur ce bord de route. Alors, heu, ouais, merci. »

« Heu…De rien ? »

« Haha, t’es vraiment mignon, mignon. Je m’appelle Sofia, et toi ? »

« Léo. »

« Qu’est-ce que tu fous avec une tire pareille, Léo ? T’es plus chez toi, ici, et par ici, les gens de chez toi ont moins d’espérance de vie qu’une mouche à merde. »

« Je, je vais à Nashville. Mais je peux pas y aller avec cette bagnole, elle contient un GPS. Mon père…»

« T’bile pas, j’entrave l’idée, ton paternel est sur tes basques, c’est ça ? »

« Heu…Ouais, j’ai taillé la route depuis Chicago et sans arrêt, mais je n’ai que deux ou trois heures d’avance sur lui.»

« Haha ! Pas d’soucis, on va prendre la bagnole des deux connards et foncer vers Nashville. On retrouvera mes potes dans la Décharge. Robbie et les autres doivent être au Fair Weather. »

J’entrave pas l’intégralité de ses palabres, mais là maintenant, je n’ai aucune envie de m’attarder près de deux cadavres. D’autant que le père ne doit plus être très loin derrière. Je récupère quelques affaires dans sa grosse bagnole berline et noire et rejoins la voiture où Sofia occupe déjà la place derrière le volant. Elle démarre. On laisse tout ce qui nous entrave, juste là, sur l’autre bord de la route.

Sofia bouffe le bitume panard écrasé et cuisse contractée sur le champi’ ; dans le mange-disque de la bagnole, Nevermind The Bollocks des Sex Pistols. On arrive bientôt à Nashville par la route des Vieux Rêveurs Mort-nés, Sofia s’arrête, elle veut pisser ;

« Ton vieux doit être en train de tourner comme un con dans Octopus Garden et va retrouver sa grosse bagnole toute désossée aux quatre coins de la ville. On peut ralentir la cadence, tu crois pas ? »

« Je…j’en sais rien, si tu l’dis, ouais, sans doute. »

« Haha ! T’es mignon, Léo. »

Elle ne prend pas la peine d’aller se planquer derrière un buisson ; elle baisse son short-shorts et je vire ma frime rougissante en direction opposée. Un peu par gêne mais surtout par peur. J’ose pas la regarder, elle est trop belle. J’ai pas vraiment l’habitude des filles, sinon la mère et la sœur ; je suis dans un lycée de garçons. Elle reprend sa place derrière le volant, récupère sa besace de cuir qui traine à mes pieds, me frôle la cuisse en chemin – le palpitant s’agite, un peu, frisson dans la queue- et en sort un sachet contenant une poudre blanche dont elle confectionne deux lignes en parallèle sur le tableau de bord ;

« C’est du speed, t’en veux ? »

Je n’en ai jamais pris, ni d’ça, ni d’autre chose ;

« Bon, c’est pas terrible-terrible comme came mais j’ai pas les moyens d’me payer d’la coke. »

Elle prend un talbin dans son larfeuille, le roule en cylindre et se le carre dans le pif, puis penche la tête et inspire la drogue d’un coup. Elle me tend le billet vert, je l’imite ; d’abord un goût dégueulasse, comme un mélange de pétrole et de produits d’entretien & puis la chaleur qui s’empare du cortex cérébral, la montée, haut, terrible, transpiration, c’est bon, c’est bon, palpitant dingue ; queue d’abord durcie & une douleur plaisante, je veux la baiser ;

« J’veux t’baiser. »

Elle rit, prépare deux nouvelles lignes, j’ai vraiment très envie de la baiser, nouvelle inspiration, on redémarre. J’ai toujours envie de la baiser mais je bande moins, Sofia dit que c’est normal ; ça fait souvent ça les amphét’ & j’me dis que c’est p’tet pas si génial que ça. Vers la fin de l’album, nous arrivons à Nashville, entrons par les quartiers nord, surnommés la Décharge. Le vieux frère Soleil a déjà midi moins le quart dans la tronche & des effluves de chaleur s’élève depuis le bitume en fissure zigzagant. La Décharge est un quartier dévasté, plus aucun édifice ne tient droit : les trottoirs défoncés, les gens dévastés, des clochards tanguant, des zicos sans instruments et les bras en passoire, des poètes gravant du bout de leurs ongles rongés quelques vers dont tout le monde se branle sur les murs en briques cramoisies & même les clébards & les greffiers ont l’air saouls, se foutent sur la gueule par-dessous les gouttières des maisons usées sous le regard d’oiseaux sans plumes. On passe devant ce qui ressemble à une ancienne usine de produits chimiques, Sofia me dit que c’est un orphelinat ;

« C’est le Bird Nest, le seul orphelinat de la région. Tout un tas de gamins sont entassés dans ce trou toxique. C’est pas vraiment juste, mais c’est ainsi…Et merde. »

Elle me demande de lui attraper les cigarettes dans son sac, un paquet bleu et gris, des Blue Veins ;

« Allume m’en une. Tu peux t’servir. »

« Je ne fume pas. »

« Ah ! Tu m’étonnes…Passe moi les allumettes. »

Sourire en coin et regard amusé/charmeur, contraste dingue entre l’habitacle de la bagnole & le décor filant à allure ralentie derrière la vitreuse. Sofia me dit qu’on arrive bientôt, je me dis aussi que j’ai buté un type ce matin, un salop, sans doute, un type, malgré tout. Sofia semble biter ce qui me trotte sous la caboche ;

« Et te bile pas trop pour Connard #1. Bon, d’acc’, tu l’as buté, mais il t’aurait troué le buffet si tu l’avais pas fait. T’es pas un tueur Léo, t’es un survivant. Comme moi. »

Sofia pile finalement devant un rade à la façade sans fenêtre, juste des planches de bois moisi, le blase peint en lettres noires : Fair Weather.

 

 

Part III : Et puis, il y a les autres…

D’un coup d’épaule, Sofia ouvre la lourde branlante et je suis assailli par une odeur de renfermé, de pisse, de tabac froid, d’herbe forte, d’effluves d’alcool bon marché ; sur un gramophone tourne un live des Doors à Détroit et je reconnais Alabama Song. Il n’y a pas beaucoup de musique rock en Union Républicaine. On ne peut en écouter qu’en captant les rares radios pirates depuis que les Innombrables, tarés de culs-béni, l’interdisent formellement ; le rock, un tas d’autres musiques, les psychotropes, le saut à la perche et la baise extraconjugale. Sofia file au zinc, se plante devant le taulier, un gros type avec un bandana rouge noué sur une tignasse grise lui tombant jusqu’au milieu du dos, un futal en cuir brun et une chemise blanche comme lacérée au couteau émoussé ;

« Salut Beleg ! Tu vas, mon beau ? »

« Ah ! Bah merde, Sofia ! Ouais ça va, ‘pas à m’plaindre. Mais, et toi ? Ca fait une foutue paye que j’ai plus vu ton p’tit cul dans les environs, kess’ tu foutais ? »

« Rien, j’me baladais. Au fait, j’te présente Léo. Léo, voici Beleg, le taulier le plus vulgaire et le plus sympa de Nashville ! »

« Sacrée chierie, Sofia, pour quelle ordure tu vas m’faire passer, suceuse de con à durillon ?! Haha ! Bon, merde, salut Léo. Robbie est dans l’fond, avec les Speed Rats. J’vous amène un truc à boire ? »

« Deux pintes de Bloody Ale, tu veux bien ? »

« Bien sur, ma belle, j’vous prépare ça de suite. »

Sofia m’invite à la suivre d’un hochement de caboche, j’en profite pour mater son p’tit cul susnommé, mon cerveau & ma queue s’agitent, imaginent venir s’y échouer et s’essouffler là, juste au dessus, dans le creux de ses reins ; les Doors enquillent sur Back Door Man et je suis dingue d’amour. Beleg le remarque & se marre, me jette un regard complice de ses glozzes gris, presque d’argent. Dans le fond du bar, installée dans un box, se faisant face sur des banquettes en skaï trouées – les mégots de clope, le temps, les quintaux de miches qui s’y sont frottés- se trouve la bande des Speed Rats. Sofia me présente Robbie, Gloria & Marvin. Ils ont tous environ mon âge. Robbie se lève, découvre une stature dépassant le mètre quatre-vingt, secoue une longue tignasse en ondulation & reflets dorés, étire un claquoir au carré en un sourire étincelant, plante dans les miens ses deux yeux plus bleus que la queue d’un nudiste paumé dans un blizzard & me tend une pogne pleine de cales & de cinq doigts longs & fins. Il broie ma main frêle, blanche-blanche comme neuve comparée à la sienne, me gratifie enfin d’une tape dans le dos qui me décolle les poumons ;

« Bienvenue à Nashville, p’tit gars. »

« Heu…Merci. »

Je prends place sur une chaise en bout de table, accuse le poids de quatre regards & j’ai comme l’impression d’enfin savoir ce qu’on ressent lorsqu’on est sur le point d’être boulotté en une bouchée. C’est aussi agréable qu’une coloscopie alors j’empoigne tout en tremblote – speedspeed – ma pinte & en vide la moitié d’une traite. Ca les fait sourire. Je siffle la seconde moitié, hilarité générale, je crois bien que je suis adopté. Sofia me tape sur l’épaule, je l’aime, elle s’assoit sur les genoux de Robbie, l’attrape en pince par la mâchoire, lui enfonce une langue agile dans le claquoir. Son mec ? Non ? Si…& merde…Je retourne au zinc, commande une nouvelle pinte, patiente ; Beleg est occupée avec une cliente, une blonde pulpeuse, vêtue tout en noir, avec un cul énorme. Elle a l’air de poireauter là depuis des plombes, pourtant il ne me semble pas l’avoir vu en arrivant. Le gramophone crache Ship of Fools, Beleg apporte ma bière et je rejoins le box des Speed Rats où Sofia est occupée à conter notre rencontre. Robbie applaudit ;

« Hé ! Putain, merde Léo ! Pour un gosse du nord, t’as une sacrée paire de couilles, tu m’impressionnes, héhé, ah ! Bon, vous allez rester là les copains, vous buvez des coups et vous prenez c’que vous voulez, c’est moi qui régale, – Beleg ? Tu leur sers tout c’qu’y veulent, et c’est moi qui régale, d’acc’ ? D’acc-. Pendant c’temps-là, vous mettez Léo à l’aise, vous trouvez moyen d’vous aimer putain, et moi j’vais aller nous bidouiller une fameuse nuit en l’honneur du jeune Léo, nouveau Rat, ça roulz ? »

Tout le monde répond ça roulz ; je renonce à piger ce qu’un z vient foutre là et dit ça roulz aussi, ravi d’appartenir à une bande, heureux même ; c’était quand la dernière fois ? Peu importe. On passe l’après-midi sur place, à boire des pintes de Bloody Ale & quelques verres de bourbon, du Monkey Brain. Gloria et Marvin ont l’air de gens sympas, ils me racontent des trucs, m’en demandent d’autres mais j’écoute à peine ; Sofia se déhanchent près du bar sur When the Music’s Over. Elle danse divinement bien, son corps bronzé & quasi-nu ondule dans les volutes de fumée bleue transpercées de sept rayons du vieux frère Soleil qui se faufilent en serpent par les fissures des murs délabrés. J’ai toujours envie de la baiser, plus qu’avant ; j’ai aussi envie de reprendre du speed & Marvin me cause dans l’esgourde mais je m’en cogne ;

I hear a very gentle sound
Very near yet very far
Very soft, yeah, very clear
Come today, come today

Je m’en cogne totalement, fonce sur Sofia, l’attrape par les hanches, la peau des mes paumes moites contre la sienne, son souffle court s’enlise sur ma poitrine, ma respiration calenche en cadence au rythme de mon sang & de la musique & puis les iris dilatés se percutent, nos lèvres en contact, les menteuses tanguent, glissent et s’enlacent ;

So when the music’s over
When the music’s over, yeah
When the music’s over
Turn out the lights
Turn out the lights
Turn out the lights

Elle me repousse – doucement- la porte s’ouvre sur Robbie, il voit, comprend, tout le monde comprend, merde ! C’est foutrement évident & moi je suis mort & c’est tout aussi foutrement évident. Robbie éclate de rire ;

« Haha ! On s’marre bien, hein ? Bon, on boit encore quelques coups et on filoche chez moi, y’a d’quoi picoler et d’quoi bouffer alors vous bilez pas pour ça. Léo, rhabille-toi. Ou reste ainsi, rien à carrer, hé ! »

J’pensais pas qu’il me laisserait m’en tirer comme ça, j’pensais être déjà mort mais non – speedspeed – sa nana & moi nous sommes embrassés…& j’pensais pas qu’il reviendrait si vite mais comme personne ne dit rien, j’dis rien non plus. On termine l’après-midi là ; on commande encore à boire & à manger – des poivrons farcis à la viande de pigeon, des petits poissons grillés plongés dans une sauce à la bière, des cafards flambés au rhum. Je suis complètement saoul, c’est la première fois que je me pique la ruche, je suis déjà étonné de ne pas encore m’être écroulé sur la table en alu. Gloria danse avec Sofia – Been Down So Long sur le gramo’- Marvin roule un joint et va le fumer au zinc avec Beleg. Robbie vient me secouer, dit que j’ai l’air d’avoir besoin d’un p’tit remontant & me propose d’aller prendre une trace aux gogues. On se défonce – speedspeed-

& avant de rejoindre les autres ;

« Ecoute Léo, c’est pas une fille pour toi, d’acc ? Elle est givrée, et toi t’es un gentil. Oublie la mon pote, elle te ravagera le palpitant, tu vas jamais t’en r’mettre, et tous les vagins du monde y pourront que dalle, crois-moi, j’en sais quelque chose. Oublie la mon pote, ça roulz ? Elle pourrait bien t’attirer des emmerdes qui vont t’laisser raide.»

J’écoute mais l’ignore. En moi, la came repren1d le dessus sur les litres d’alcool ingurgité, je me sens de nouveau en vie & gonflé à bloc ! Depuis le zinc The End ; on finit les verres, j’annonce que c’est moi qui raque ! Je sors de ma poche un gigantesque tas de pognons comme aucun n’en a certainement jamais vu. Tous clignent de grands glozzes ébahis sauf Robbie ;

« Ah ! Putain, merci mec, mais gaffe ton pognon, t’as sans doute là plus de billets que tous les habitants de la Décharge réunis ! »

J’sais pas, je m’en cogne, j’veux Sofia & je veux m’tirer d’ici, allez danser ou j’sais pas je cours dans la rue, Sofia me rattrape ;

« Calme-toi, mignon. On va aller chez Robbie, il nous a préparé une fameuse nuit, tu t’souviens ? »

Ouais-ouais, j’me souviens ;

« Ouais-ouais, j’me souviens, d’acc’, ça roulz ! »

« Hé ! C’est qu’tu commences à baver comme nous, mignon. »

Les Speed Rats & moi nous entassons dans la bagnole des deux connards, Sofia au volant, Robbie à la place du mort, juste à ses côtés. Je l’envie. Salopard. Mais je n’arrive pas à lui en vouloir ; Robbie est ce genre de type au charisme dingue, au charme animal, aux glozzes dégueulant cette lueur malicieuse, Robbie est ce genre de type qu’on a envie de suivre, qu’on a envie d’aimer, Robbie est ce genre de type dont on a envie. Dans la rue, le vieux frère Soleil est en train de foutre le camp, laissant derrière lui une pénombre naissante ; un vent frais remplace les chaleurs de l’après-midi, dernières oscillations entre l’été et l’automne. Sofia contracte sa cuisse droite, saillante, écrase l’accélérateur & nous fonçons à nouveau vers le Sud & les quartiers de la Banquise. Gloria laisse tomber sa main sur mon genou, sa tête sur mon épaule mais je m’en fous – Sofia- je me fous de Robbie, je me fous du père, rien n’importe plus qu’elle & moi, elle sur moi-moi en elle. Je crois.

 

Part IV : Mais il est tard, monsieur…

Nous passons par des rues & des boulevards & des avenues que je gaffe à peine. Gloria a retiré sa tête de mon épaule, derrière la vite file un décor urbain comme je n’en avais jamais vu, sinon en photo même pas 3D dans de vieux livres d’histoire, à la Grande Bibliothèque Républicaine de Chicago. Sofia ralentie l’allure, tourne sur la gauche dans une petite rue, celle des Cœurs Affamés, puis coupe les gaz. Robbie nous emmène au dernier étage d’un immeuble en comptant une dizaine, ouvre la lourde même pas verrouillée de sa piaule, nous dit de faire comme chez lui. C’est un marrant, Robbie. Les Rats entrent et se mettent à l’aise dans le salon cossu ; fauteuils et canapés de cuir, chauffage au pétrole, éclairage bougies & lumières tamisées, teintures rouges, sols couvert de tapis confortables. & des bouteilles de bourbon Monkey Brain & de rhum Snake Bite’s étalées sur une table basse en verre & pieds d’airain en forme de taureau. Ah ! ;

« Y’a aussi trois caisses de Bloody Ale dans l’frigo. Hésitez pas à taper dans la bibine ! Et surprenante surprise de votre hôte adoré et bienveillant, Molly est là ! »

Tout le monde s’exclame, applaudit & moi aussi, même si je n’ai pas le bout de la queue d’une idée de qui est Molly mais les Rats ont l’air de beaucoup l’apprécier. Robbie se dirige vers un système audio dingue, avec grandes enceintes et plein de trucs qui me paraissent sorti d’un autre siècle, glisse un vinyle ;

« C’est Alas Salvation, du groupe Yak. Tu vas voir mon pote, ça déchire comme trucz.»

Hum ? Toujours pas l’temps de m’attarder sur ce putain de z ; la musique explose, la fête aussi. Marvin et Gloria ouvrent des bouteilles, Sofia roule un joint et Robbie filoche à la cuisine, en revient avec un caillou orangé entre les doigts ;

« Léo, je te présente Molly. Tu vas l’adorer, crois-moi. »

Sur la table basse en verre, Robbie effrite le caillou, gros comme un pouce-un-peu-gros, et répartit la poudre ainsi obtenue dans cinq petites feuilles de papier à rouler. Il referme les feuilles en formant comme de petits parachutes. Sofia en saisit un qu’elle dépose sur ma langue avec sensualité & dans un clin d’oeil ;

« D’ici quarante-cinq minutes, t’auras sans doute à nouveau envie de me baiser, plus intensément encore, et sans doute que j’en aurais envie aussi. Sois patient, ‘picole pas trop. »

Quarante-cinq minutes ? Soit. Je me joins à Marvin et Gloria. Il me sert un petit verre de bourbon, elle raconte qu’elle a été mariée pendant deux ans quand elle était gosse ;

« Et un jour, j’ai découvert que ma mère payait cet enfoiré pour être mon mari et m’faire des putains d’gosses. J’les ai tous bouffé. A l’époque, j’vivais dans un p’tit bled sur le Cercle Arctique. J’ai du radiner mes miches ici quand ma p’tite sœur a oublié d’éteindre son sèche-cheveux et que tout a fondu. Putain, z’imaginez ? J’aurais bien pu crever c’jour-là. »

…De quoi ? Robbie enquille ;

« Moi, j’suis increvable ! Quand j’étais gosse, j’vivais avec mes vieux entre les remparts de Manhattan. J’ai été enlevé par la communauté extra-terrestre qui vit dessous. Y m’ont envoyé subir une chierie d’expérimentations dans leur foutue base lunaire, planquée sur la face qu’on voit pas. Ils m’ont mis des p’tits tuyaux dans la queue et tout partout et y m’ont injecté un cocktail de maladies vénériennes, d’acide lysergique et de soda cola, depuis j’suis immortel. »

Les Speed Rats sont cinglés, je ne saurais dire s’ils se foutent de moi, s’ils disent vrai ou s’ils sont simplement déglingués de la carafe & qu’ils croient dur-dur à leurs foutaises. Et puis…un léger frisson dans le corps & le bas du ventre se manifeste, l’estomac se contracte en un haut-le-palpitant, j’ai l’impression que je vais dégueuler mais non ; chair de poule le long des bras, des doigts & puis tout le corps, étrange sensation glissant le long de ma queue, Marvin & Gloria se galochent, virent leurs fringues, Robbie se colle à Sofia – assise en face de moi sur le canapé de cuir noir brillant- sa main s’empare de son sein droit, le dénude & le révèle, il est magnifique ; Gloria prends Marvin en bouche, lui offre une fellation baveuse, bruyante au rythme des riffs lourds tout en fuzz de Curtain Twitcher ; je me promène sur la partition du morceau, mes esgourdes captent chaque note avec une précision hallucinante, mes glozzes me donnent l’impression de bondir hors de leurs orbites – les lueurs des bougies sont comme des phares perçant les ombrages gris d’une mer déchainée – Robbie & Sofia me pénètrent de leur regard allumé, m’observent en détail, sourires sardoniques serpentant sale-sale sur les visages déformés par les excès de la journée en cumulation haute-haute ; montagnes agitées par les séismes psychotropes & les tempêtes en ciel d’amphét’. Putain, Molly ! J’arrache ma chemise de bon garçon de bonne famille – puritain, oh ! putain ! – me laisse tomber à genoux devant Sofia, retire son short-shorts, elle se laisse bidouiller dans un rire, elle ne porte pas de culotte & je plonge entre ses cuisses galbées, me noie langue la première après lui avoir baisé les lèvres. Je l’embrasse, la lèche, la suce me gave de ses soupirs liquéfiés en savoure chaque nuance mes sens exacerbés à vif hurlant à la découverte de ces nouveaux plaisirs. Robbie éclate de rire & puis tout part en vrille : les Speed Rats se déchainent, démolissent le salon ; tout y passe, sauf la sono. Sofia m’entraine dans la chambre elle me désape me masturbe me fellationne m’allonge sur le lit, s’occupe de tout…Extase totale, et puis…

Part V : Il faut que je rentre…

Je me réveille sur un sol froid et dur, humide. Face à moi, un rat géant se masturbe et me gicle à la gueule. J’ai mal partout : gorge desséchée, la poitrine me brule et une douleur dingue et salope me vrille les reins ; sans mentionner une gueule de bois à reflinguer un suicidé. J’ouvre difficilement les yeux ; poisseux, collant, me découvre nu sur un sol de béton dans une petite cellule sans lumière, sinon une lampe sur un bureau, de l’autre côté d’une rangée de barreaux en ferraille dure-dure. Dans un coin de la cellule, un seau rouillé ; c’est tout. De l’autre côté de ces barreaux en ferraille dure-dure auxquels je m’accroche, me rapprochant de la faible lumière, il y a un type lisant un bouquin – Cent ans de solitude– sapé comme un cow-boy : long manteau de toile claire rapiécée arborant le blason de la Horde Sauvage, un chapeau noir piqué d’une plume rouge et un cure-dent planté dans un bec aux lèvres craquelées, sous une gueule en granit et mal-rasée. Il m’entend remuer, pose son livre et se ramène vers moi d’un pas tranquille. Il porte un nunchaku ( ?) au côté gauche de sa ceinture de cuir et un colt de l’autre ;

« T’as sacrément décarré la nuit dernière, p’tit gars. »

« Je…Quoi ? J’suis où ? »

« Au trou, p’tit gars. Où d’autre ? »

« Je…J’étais chez un ami… »

« Nop. T’étais chez un gros bonnet ; le genre de cave à qui t’évites de faire des crasses, du genre : radiner chez lui en douce avec une bande de potes tout à fait défoncés, piquer les objets de valeur, ravager le reste et laisser sur place un foutu taré de crétin naïf débarqué d’où il faut pas au mauvais endroit pour porter le chapeau. Désolé p’tit gars. Tu seras jugé, et puis soit on te vire chez toi à coups de pompes dans l’cul, soit…Hé ! Y t’expliqueront tout ça au procès. En attendant, tu restes ici et tu fermes ta gueule. Si tu l’ouvres, j’te brise la mâchoire. D’acc’ ? »

« Quoi ? Mais »

Le cowboy ne déconnait pas et balance un grand coup de nunchaku ( ?) sur mes doigts encore accrochés au barreau ; BOUM-Crac-douleur, sale putain d’enfoiré, fils de pute unijambiste ! Ce taré m’a…;

« Tu fermes ta gueule. J’veux finir mon bouquin peinard. »

Il me souhaite la bienvenue dans les prisons souterraines du MontVautour, retourne à sa lecture de son pas nonchalant, presque désinvolte ; il n’a strictement rien à foutre de mon sort, alors qu’il sait bien que je n’y suis pour rien. Enfoiré de sauvage. Je m’assois par terre, dos contre les barreaux, la tronche couverte de sperme de rat, me pétant les chicots tant je les sers pour étouffer les cris. Je…Et merde ! J’ai quitté mon bled natal, ma famille à la con, le confort d’un job débile, j’ai quitté tout ça pour être libre ! Libre !

Cowboy, barreaux, piège, foutre & trahison ;

Putain d’chierie.

 

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